Les trois types de la comédie

Gentilhommes, bourgeois et valets

Par

Dionys Ordinaire

Paru en 1867 dans la Revue des Deux Mondes, T69

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On a remarqué que chaque siècle prend un costume nouveau, conforme à ses goûts et à ses habitudes. Au moyen âge, l’homme est habillé de fer : sa vie en effet est un combat. Le XVIe siècle, moins rude déjà, mais belliqueux encore et fanatique, porte le justaucorps de buffle et la longue rapière : c’est l’équipement du sombre ligueur et du routier des guerres d’Italie. Aux perruques majestueuses, aux chapeaux à plumes, aux manches bouffantes, aux canons enrubannés, vous reconnaissez le siècle de Louis XIV : le gentilhomme, devenu courtisan, vit moins au camp que dans les antichambres. Le XVIIIe renonce à l’ampleur théâtrale d’un costume peu fait pour ses mœurs : c’est l’âge du clinquant, du velours, de la soie, de la poudre et des hauts talons rouges : la petite épée à la poignée de nacre se porte plutôt comme un bijou que comme une arme de défense. Le XIXe enfin, siècle de paix et de travail, laisse l’épée aux soldats ; il prend l’habit noir égalitaire et l’affreux cylindre démocratique. On peut étendre cette observation et l’appliquer également aux mœurs, et c’est justement là ce qui fait l’intérêt principal de l’étude de la comédie.

Si le théâtre en effet n’était que la représentation abstraite des vices et des passions, il ne faudrait pas plus y chercher le tableau des mœurs du passé que dans les traités philosophiques de Cicéron ou de Sénèque ; mais le théâtre est avant tout l’imitation de la vie. Pour un moraliste comme La Bruyère par exemple, l’hypocrite n’est ni un Français ni un contemporain ; c’est un être de raison qui est de tous les temps et de tous les pays. Le philosophe rassemble tous les détails que l’étude et la réflexion ont pu lui fournir, et en compose un caractère qu’il appelle Onuphre ; mais cet Onuphre n’est pas un homme, c’est un vice. Dans cent ans, un écrivain habile pourrait, en fermant les yeux au spectacle du monde, et en s’aidant seulement de la mémoire et de la méditation, dessiner un portrait semblable. Ce n’est pas ainsi que travaille l’auteur dramatique ; il ne représente pas seulement les hommes tels qu’ils doivent être, mais tels qu’il les voit ; il ne peint pas seulement d’après la nature, mais d’après la société. Il songe moins à se faire admirer des âges futurs qu’à plaire à ses contemporains, et il sait que le seul moyen de leur plaire est de leur présenter des types qui leur ressemblent. C’est ce qui fait que, de tous les monumens du passé où se reflète le caractère d’un siècle, le théâtre est le plus fidèle et le plus parlant.

Vous est-il arrivé de parcourir une galerie de tableaux de famille ? Toutes ces figures qui vous regardent, depuis le baron raide et sévère dans son armure d’acier jusqu’au marquis souriant et poudré, ont un trait de ressemblance, le grand trait de la race ; mais ce caractère va se modifiant d’âge en âge, au point qu’il faut un examen attentif pour démêler, sous la variété des expressions, des attitudes et des costumes, la communauté d’origine. Entrons dans l’étude du théâtre comme dans une galerie d’ancêtres, nous serons frappés des mêmes analogies et des mêmes différences. A certains traits généraux, nous reconnaîtrons nos contemporains et nous dirons : Voilà bien l’homme, il n’a pas changé ; la même sève coule dans les veines de l’arbre. Cependant aux nuances de détail nous éprouverons la surprise d’un voyageur au long cours qui voit enfin de nouveaux visages.

Ainsi qu’un misérable reçu par charité chez de braves gens tente de séduire la femme et d’épouser la fille de son bienfaiteur, c’est une noirceur dont tous les hypocrites sont capables ; mais que le même misérable trouve de bons bourgeois assez crédules pour être dupes de ses grimaces et de ses contorsions pieuses, qu’il ait lui-même le front de parler de sa haire et de sa discipline, et que cette grossière comédie lui réussisse, c’est le signe particulier d’une époque. Évidemment l’imposture a changé de masque depuis que les dupes ont changé de caractère. Nous avons de faux dévots, nous n’avons plus de Tartufe. — Qu’une femme mariée à un homme qu’elle n’aime pas sacrifié à son devoir l’amour qu’elle a pour un autre, nous trouverons dans notre siècle si calomnié bien des héroïnes semblables : nous n’en trouverons pas une qui ose avouer sa faiblesse à sa confidente, à son amant, à son père et à son époux. Voilà pourtant ce que fait Pauline dans Polyeucte, et cette Pauline que Corneille nous donne avec raison pour un modèle de vertu passerait aujourd’hui pour un modèle d’effronterie. — Qu’un homme enfin soit assez confiant dans la sagesse de sa femme pour apprendre de sang-froid qu’elle à un amant et qu’elle vient de lui accorder une entrevue, c’est un effort dont peu de maris de nos jours seraient capables. C’est pourtant ce que fait Polyeucte, l’époux de Pauline, et cette indifférence, que notre langue aujourd’hui qualifierait durement, passe dans la pièce de Corneille pour le fait d’un galant homme.

Il en est donc d’une œuvre dramatique comme d’une statue de métal où il entre de l’alliage. Le bronze indestructible, ce sont les passions, qui vivront autant que l’humanité ; l’alliage, ce sont les mœurs, qui se transforment non-seulement de siècle en siècle, mais de génération en génération. Qui veut étudier, le théâtre avec profit doit séparer ces deux élémens, distinguer le général du particulier, le durable du passager, l’homme du costume. Il peut être curieux d’essayer ce travail sur les comédies de Molière, qui nous offrent le tableau le plus vaste d’un des siècles les plus différens du nôtre. Aucun écrivain en effet ne fut mieux placé que lui pour observer les diverses classes de la société du XVIIe siècle. Bourgeois, il avait passé son enfance avec les bourgeois ; artiste ambulant, il avait connu le peuple et la province ; favori de Louis XIV, il voyait de près les originaux de la cour. Vouloir cependant étudier en détail tous les portraits du grand peintre serait une tâche infinie. Nous nous arrêterons seulement aux types généraux, c’est-à-dire à ceux qui représentent le mieux les trois ordres, et nous commencerons par les gentilshommes. A tout seigneur tout honneur.

I

Place d’abord au marquis. Il entre comme un tourbillon. — Eh ! parbleu, marquis, je suis aise de te voir. — Et voilà nos gens qui s’embrassent et se serrent à s’étouffer. Notez qu’il y a un quart d’heure à peine qu’ils se sont quittés. Quand ils ont rajusté leurs canons, rétabli l’économie de leurs rubans et peigné leurs perruques parfumées, le caquetage commence, et quel verbe ! quel fracas ! On n’entend que duels, récits de chasse, horions et blessures, sièges et combats. — Te souviens-tu, marquis, de cette demi-lune que nous emportâmes au siège d’Arras ? — Que veux-tu dire, marquis, avec ta demi-lune ? C’était, morbleu, bien une lune tout entière. — O l’insouciante vie que mènent ces écervelés ! Ils se montrent à la cour, où ils font bonne figure, ma foi ! ils paradent dans les ruelles, cherchent des bonnes fortunes moins pour en jouir que pour s’en vanter, étalent sur la scène leurs rubans de la dernière faiseuse, interrompent les acteurs et cassent haut la main les arrêts de ce faquin de parterre ; quelquefois, à leurs momens perdus, ils se mêlent de rimer, ils bâclent un sonnet, un madrigal, un impromptu, et fort proprement, car nous autres gentilshommes, nous savons tout sans avoir jamais rien appris.

Jamais hommes plus heureux de vivre et plus épanouis dans leur présomption. Qui les voudrait moins ridicules serait l’ennemi de son propre plaisir. La joie en effet entre avec eux sur la scène, et leur rôle est un éclat de rire. On est content de les voir non-seulement parce qu’ils sont comiques, mais parce qu’eux-mêmes sont contens. On sent dans tout ce qu’ils font et dans tout ce qu’ils disent une exubérance de jeunesse qui désarme. On leur sait gré de leurs fanfaronnades parce qu’elles sont naïves, de leur fatuité parce qu’elle est sincère, et de leur sottise parce qu’elle est innocente. Le bon sens est si étranger à leur caractère et la déraison leur va si bien, qu’un mot sérieux dans leur bouche ferait l’effet d’un prédicant huguenot dans un bal de la cour.

Il faut que les ridicules aient la vie bien dure, puisque les marquis survécurent à Molière. Regnard, son charmant héritier, reprit la guerre contre eux et leur porta le coup de grâce :

Eh bien ! marquis, tu vois, tout rit à ton mérite ;
Le rang, le cœur, le bien, pour toi tout sollicite ;
Tu dois être content de toi par tout pays.
On le serait à moins. Allons, saute, marquis !
Quel bonheur est le tien ! Le ciel, à ta naissance,
Répandit sur tes jours sa plus douce influence :
Tu fus, je crois, pétri par les mains de l’amour.
N’es-tu pas fait à peindre ? Est-il homme à la cour
Qui de la tête aux pieds porte meilleure mine,
Une jambe mieux faite, et la taille plus fine ?
Et pour l’esprit, parbleu, tu l’as du plus exquis.
Que te manque-t-il donc ? Allons, saute, marquis !
La nature, le ciel, l’amour et la fortune
De tes prospérités font leur cause commune.
Tu soutiens ta valeur avec mille hauts faits.
Tu chantes, danses, ris mieux qu’on ne fit jamais :
Les yeux à fleur de tête et les dents assez belles.
Jamais en ton chemin trouvas-tu de cruelles ?
Près du sexe tu vins, tu vis et tu vainquis.
Que l’on sort est heureux ! Allons, saute, marquis !

Et le marquis sauta ; mais il reparut bientôt. Ce personnage en effet n’est pas un de ces types qui passent avec les mœurs dont ils sont l’expression. C’est le représentant de cette aimable jeunesse française, oisive et turbulente, vaniteuse et incapable, et qui n’ayant d’autre préoccupation en ce monde que de vivre et de paraître indifférente aux affaires publiques, insouciante des siennes propres, consacre toute l’activité de son âge à se rendre bien ridicule, et y réussit. Donc après les marquis vinrent les roués de la régence, fanfarons de vice et d’incrédulité, puis les incroyables du directoire, qui juraient leur grande parole d’honneur panachée, puis les lions et les dandies, puis nos gandins et (nos cocodès, qui ont tous les travers de leurs aînés : je me trompe, ils en ont un de plus, ils sont moins gais et sentent l’écurie.

Don Juan est un marquis posé à qui la réflexion est venue avec l’âge ; il a perdu les ridicules de sa jeunesse et n’en a conservé que les vices, mais il les a conservés tous. Ce type du grand seigneur libertin est aujourd’hui disparu, partant bon à connaître comme toutes les choses tombées. La nature lui a donné des passions indomptables, et la fortune les moyens de les satisfaire. Les grâces lui ont souri au berceau, et l’on couronné d’esprit et de beauté. Le génie qui présidait à sa naissance lui a murmuré à l’oreille que tout dans ce monde était fait pour lui : les femmes pour lui plaire, les hommes pour le servir. Z ces dons, il joint celui de la naissance, sans lequel à cette époque tous les autres ne comptaient pas. On lui a enseigné dès l’enfance le mépris de tout ce qui n’était pas noble. Brutal avec ses valets, tyran avec les paysans, il traite les bourgeois avec cette familiarité dédaigneuse qui est le dernier terme de l’insolence ; honnête homme d’ailleurs, pour parler le langage du temps, c’esr-à-dire poli avec ses égaux et brave de sa personne : deux qualités distinctives de la noblesse, et qui la dispensaient souvent de toutes les autres.

Ainsi armé en guerre, il se lance dans le monde, et, pour premier exploit, enlève du couvent une fille de condition, doña Elvire, l’épouse et l’abandonne. Alfred de Musset nous représente don Juan comme un artiste épris de la beauté parfaite qui va cherchant son idéal à travers le monde, s’éprend de toutes les idoles qui lui ressemblent, et les brise de colère quand il s’aperçoit de son erreur. Le portrait est vrai en ce sens que chez les hommes qui ont tué en eux la vie du cœur, la jouissance reste un besoin et cesse d’être un plaisir ; car ce n’est qu’aux sources du cœur que la volupté mourante peut se ranimer et renaître plus vive. Il en est de la convoitise des débauchés comme de l’appétit des paysans, qui plus ils mangent plus ils ont faim. Les demi-satisfactions que les sens leur donnent allument dans leurs moelles une frénésie de sensualité que rien ne peut calmer. L’idéal de ces artistes-là n’est pas l’amour, c’est l’érotisme, qui est à l’amour ce que la soif est à l’ivrognerie.

Telle est le poésie de don Juan. Il cherche le bonheur par les sens, et, ne pouvant le trouver, appelle l’imagination au secours de leur impuissance. Elle intervient non comme aide, mais comme bourreau. Toujours déçu et toujours affamé de déceptions nouvelles, car c’est là son supplice, il étouffe dans le cercle étroit de la vie réelle. Il regrette, comme Alexandre, qu’il n’y ait pas d’autres mondes où il puisse étendre ses conquêtes amoureuses, il se met en tête de folles visions, des jouissances artificielles mêlées de crimes et de dangers, et relevées par le piment de la souffrance d’autrui. Il voit deux jeunes époux heureux. Le spectacle de leur tendresse innocente l’irrite. L’idée infernale lui vient de troubler leur félicité. Il pense se noyer dans cette entreprise, et, à peine sauvé, cajole la fiancée du paysan auquel il doit le vie. Le paysan se fâche, il trouve plaisant de le battre.

De scrupule, il n’en a pas l’ombre. Le trait dominant de son caractère, celui qui nous révèle le mieux la puissance du peintre, c’est son admirable tranquillité dans le vice. Le crime chez Macbeth a tué le sommeil ; le crime chez don Juan a tué le remords. Cette insensibilité a je ne sais quelle Grandeur monstrueuse qui nous attire et nous effraie ; c’est par là que don Juan se distingue du commun des libertins et du reste de l’humanité.

Avec les femmes, toute sa morale se résume en un mot, se satisfaire. Sa seule règle de conduite est le caprice, et sa seule excuse dans il les trompe, c’est qu’il ne les aime plus. Avec Dieu, il s’est mis en règle en le rayant de son credo. Non pas que son incrédulité soit méthodique et raisonnée comme le fut plus tard celle des grands seigneurs du XVIIIe siècle ; non, c’est plutôt du libertinage comme on disait en ce temps-là, c’est-à-dire une débauche d’esprit, un persiflage élégant de gentilshommes qui ne veulent pas penser comme la canaille. Ce scepticisme de bon ton est celui des Conti, des Charleval, des Elbein, des Miossens, ces lecteurs passionnés de Montaigne, qui pervertirent Ninon de Lenclos, comme dit naïvement Tallemant des Réaux. Dans ce monde, on ne terrasse pas encore le préjugé religieux, on se contente de l’effleurer avec les flèches acérées, mais légères, de la plaisanterie. C’est l’escarmouche en attendant le combat ; c’est le chulo qui prépare l’entrée du matador.

Ce qui nous étonne, nous bourgeois honnêtes et paisibles, qui vivons tranquillement sous la protection des lois et de la police, c’est encore moins l’audace du personnage que l’impunité dont il jouit. Nous croyons rêver quand nous voyons un homme tuer les gens du duel, battre les pauvres diables, trouver la paie des familles, se marier avec toutes les femmes qu’il rencontre et n’avoir aucun démêlé avec la justice. Dans quel monde vivait-il donc ? Un mot explique le mystère. Don Juan est gentilhomme, et comme tel il ne dépend pas des lois, mais du souverain, le chef direct de l’aristocratie. Couvert par le nom qu’il porte, par les services de ses ancêtres et par le crédit de sa famille, il a mesuré la limite où s’arrêtera l’indulgence du maître, pareil à nos scélérats qui comptent d’avance les degrés des rigueurs du code. Arrivé au terme qu’il ne doit pas dépasser, il saura prendre ses précautions et mettre en sûreté ses affaires. Aussi les avertissemens qui lui viennent de toutes parts le trouvent insensible. Deux fois il a échappé à la mort, c’est quand il est tombé à la mer et quand il a rencontré les frères de doña Elvire, qui le cherchent pour se venger. Il ne sort de ce double danger que pour se replonger dans sa vie misérable.

Doña Elvire vient, vêtue de deuil, le supplier non pas de revenir à elle (la noble fille a bien l’âme trop haute pour estimer encore son indigne amant), mais de songer à lui, à son salut. Le libertin la regarde sans l’écouter. A la vue de sa pâleur, de son désordre, de ses belles larmes, il a comme un retour de passion, comme un regain de concupiscence.

Entre enfin son père, qui lui reproche sa conduite. Ce n’est pas un père de comédie celui-là, un bonhomme de Géronte dupé et ridicule, ni un de ces pères douceâtres de notre théâtre contemporain, qui se disent les amis, les camarades de leurs fils, et se font par une lâche condescendance les complices de leurs fredaines. Etranges créations ! qui déshonoreraient notre génération aux yeux des descendans, si ceux qui peignent de semblables caractères ne prenaient pas pour la société le petit monde exceptionnel où ils vivent, et si leurs tableaux étaient aussi vrais qu’ils sont cyniques ! C’est un père digne des tragédies de Corneille, un parent de don Diègue et du vieil Horace, un des derniers types de ces vieux seigneurs féodaux, âmes austères, inflexibles, violentes même, mais nourries dans la religion de l’honneur, il interpelle durement son fils dégénéré : — Qu’avez-vous fait, monsieur, pour être gentilhomme ?… Songez que la naissance n’est rien où la vertu n’est pas… Je ferais plus de cas du fils d’un crocheteur qui serait honnête homme que du fils d’un monarque qui vivrait comme vous.

A quoi don Juan répond par ces paroles : — Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler.

Toutefois, après cette incartade, il se prend à réfléchir. Son père l’a menacé de l’abandonner et de le livrer à la justice du roi, et le vieillard est homme à tenir sa parole. Privé de l’appui de sa famille, il se voit seul, perdu dans l’estime publique, entouré des implacables ennemis que lui ont faits ses crimes. Dans cette situation désespérée, il a recours au grand moyen qu’il tenait en réserve, l’hypocrisie.

La mode, qui règle nos goûts, nos costumes et nos plaisirs, règle aussi nos vices. Au XVIIe siècle, il était de bon ton de les cacher, comme aujourd’hui de les afficher. Sous un roi dévot, les courtisans étaient dévots ou affectaient de l’être. C’était le chemin des honneurs pour les ambitieux et pour les coupables un refuge, assuré. Aussi y avait-il presque autant de masques que de visages. L’hypocrisie en ce temps était si commune qu’elle était devenue comme un vice public. Molière dans son Tartufe la livre à la risée et à l’indignation ; La Bruyère en fait un de ses portraits les plus vigoureux ; Fénelon la plonge au cercle le plus profond de son enfer. Et quand ces éloquentes satires nous manqueraient, le témoignage des mémoires contemporains nous montrerait assez combien cet abominable fléau avait tout envahi et tout infecté.

Don Juan aux abois se fait donc hypocrite, et c’est alors que le diable, qui a pris patience jusque-là, jugeant que le moment est venu, le saisit et l’emporte.

Ce dénoûment est fort moral sans doute, mais il ne nous satisfait pas complètement. D’abord il est un peu tardif, ensuite il est si brusque qu’il ne donne ni au coupable le temps de craindre, ni aux spectateurs celui de jouir de son supplice. Quelle que soit notre confiance dans l’autre vie, nous aimons à voir les méchans punis dans celle-ci. C’est ce qui fait que l’exempt du roi qui appréhende au corps Tartufe nous cause une surprise si agréable, et que les flammes de Bengale où don Juan s’engloutit nous émeuvent si peu. On dira que ce dénoûment est celui de l’auteur espagnol à qui Molière a emprunté son sujet ; mais est-ce que Molière, qui s’est affranchi si souvent de son modèle dans le cours de la pièce, n’était pas libre de la finir à son gré ? Je crois qu’en adoptant ce genre d’expiation il a moins songé à l’effet dramatique et à la tradition qu’à la condition de son personnage et aux préjugés de son temps. Est-ce qu’un scélérat titré comme don Juan pouvait faire la même fin qu’un coquin de bas étage comme Tartufe ? Faire apparaître au cinquième acte, au lieu de la statue du commandeur, la figure d’un simple exempt, n’était-ce pas confondre les rangs dans la punition et montrer, au scandale de la cour et au mépris de la vérité, que la justice du roi était égale pour tous ? Don Juan aux galères ! don Juan gibier de potence ! la simple idée d’une telle profanation eût fait frémir les loges.

Remarquez que ce grand coupable nous plaît et nous intéresse en dépit que nous en ayons. Il sort de lui comme un charme qui ensorcelle le lecteur. Soit qu’il dispute avec son valet ou qu’il vole au secours d’un inconnu attaqué par des bandits, soit qu’il éconduise son créancier ou fasse l’aumône à un pauvre par amour de l’humanité, il se montre si spirituel dans son impiété, si gentilhomme dans son insolence, son courage dans le danger est si spontané et si calme, son insensibilité en face de la mort si parfaite, qu’au milieu de l’horreur que nous inspirent ses méfaits, nous éprouvons pour lui un sentiment pareil à celui du père de l’Écriture pour son enfant prodigue. L’hypocrisie même, qui rend Tartufe si difforme, ne parvient pas à l’enlaidir entièrement. Il tire de ce moyen calculé un parti si plaisant, il se joue si bien de son rôle et le parodie avec tant d’aisance qu’il en fait retomber l’odieux plutôt sur les hypocrites que sur sa propre hypocrisie. L’humilité feinte avec laquelle il accepte la provocation du frère de doña Elvire, la résignation pieuse avec laquelle il lui déclare qu’il sera forcé de lui couper la gorge, nous semblent une page des Provinciales mise en action, et nous rions de ce qui dans Tartufe nous fait frémir.

Or, si ce personnage exerce une telle fascination sur nous qui lui ressemblons si peu, il est probable que des spectateurs qui lui ressemblaient par tant de côtés devaient être plus indulgens. Remarquez qu’à leurs yeux don Juan n’était ni aussi odieux ni aussi noir qu’il le paraît aux nôtres. Quel est en effet son crime ? Conspire-t-il contre l’état ? Parle-t-il mal du roi, des ministres ou des maîtresses du roi ? Est-il janséniste ? Non, il est athée seulement, ce qui est beaucoup moins grave. Il est vrai qu’il maltraite les vilains, qu’il se bat en duel, qu’il ne paie pas ses dettes et qu’il a le défaut de se marier tous les quinze jours. Peccadilles ! légèretés de jeunesse ! escapades de grand seigneur, punissables tout au plus d’un mois de Bastille, à supposer que le roi daigne s’en mêler.

Filles séduites, s’écrie son valet à la chute du rideau, familles déshonorées, parens outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content !

Ton intention est bonne,, mon pauvre Sganarelle mais ta conclusion n’est pas juste. Tu devrais dire : Filles séduites, familles déshonorées, parens outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, vous, venez de voir un noble justement puni par le ciel d’une longue suite de forfaits. Ces grands exemples sont aussi rares que consolans. S’il vous arrive d’avoir à vous plaindre d’un libertin semblable, et qu’il soit roturier, poursuivez-le, vous obtiendrez justice. S’il est gentilhomme et hypocrite, il est deux fois sûr de l’impunité. Résignez-vous alors, patientez, espérez : la Providence vous vengera peut-être ; mais ne comptez pas sur la justice humaine, elle ne peut rien pour vous.

Le XVIIe siècle est si loin de nous, et les mœurs si fort changées, que bien des personnes veulent voir dans don Juan non pas le type d’une classe de la société, mais une exception, une personnification idéale du vice éclose seulement dans l’imagination du poète. Que ces personnes relisent les Mémoires de Saint-Simon. Quand elles verront tout ce que l’élégance des manières cachait à cette époque de passions viles ou cruelles, elles comprendront que la cour et la province étaient pleines de ces don Juan. Que si après cette lecture il leur reste encore des doutes, qu’elles se figurent, dans ces temps où la noblesse est tout et où le reste n’est rien, un enfant nourri par les siens dans cette idée qu’il représente vingt générations de gentilshommes, que l’honneur de sa famille est incarné en sa personne, que par le droit de l’épée il est supérieur au reste de la création. Le respect des domestiques, l’adoration tremblante des vassaux, l’inégalité des lois sociales, l’injustice des privilèges, tout le confirme dans ce préjugé héréditaire. Il s’habitue à croire que le sang qui coule dans ses veines est d’une essence supérieure, et que tous ceux qui ne sont pas nobles ont été mis sur la terre pour son plaisir. Jeune, il s’abandonne à ses passions, et ses victimes ne lui opposent aucune résistance, convaincues comme lui qu’il use de son droit. Sa famille tolère tout et ne voit dans ses incartades qu’une chaleur de jeunesse, l’emportement d’un sang trop ardent. Ce sont pour elle jeux de prince. Il faut bien que le lionceau exerce ses dents. Il faut bien que l’étalon prenne du champ et se fasse le jarret. Plus tard, on l’habituera au frein et on en fera un bon cheval de guerre. A vingt ans, le jeune homme a épuisé tous les plaisirs : ses sens sont blasés, son imagination fatiguée, son cœur sec. Il rêve des raffinemens. Bientôt la corruption gagne l’esprit : la passion est la mère ingénieuse du sophisme.

Le libertin, après avoir mis le vice en pratique, le met en théorie. Il se justifie à ses propres yeux, et se débarrasse de sa conscience comme d’un fardeau incommode. Il devient alors cet être élégant et pervers, aimable et insensible, corrompu et corrupteur, ornement de la cour et fléau de la société, flatteur du prince et bourreau du peuple, sans cœur, sans entrailles, qui s’appelle Lauzun, Grammont, Richelieu, Lovelace, don Juan : race aujourd’hui éteinte, et qui, grâce à Dieu, ne renaîtra plus. Nos gentilshommes (je parle des vrais, et ceux-là sont rares ; quant aux autres, il faut les renvoyer à la boutique de M. Dimanche, leur ancêtre), nos gentilshommes, dis-je, ne ressemblent pas plus à don Juan que nos valets à Mascarille. Les uns, et ce sont les plus sages, s’accommodent à nos mœurs bourgeoises et tâchent de se faire pardonner, à force de mérite et de modestie, un titre qui n’est plus qu’une vaine distinction ; d’autres, moins résignés, vont chercher en Algérie les émotions d’une vie plus libre ou l’expiation d’une jeunesse orageuse ; d’autres enfin, vivant comme étrangers au milieu de leur pays, incapables de le servir, impuissans à lui nuire, partageant entre l’écurie et les boudoirs leurs loisirs inutiles, et après avoir occupé un instant l’attention de deux ou trois centaines d’oisifs parisiens qui s’appellent le monde, s’éteignent regrettés de leurs seuls créanciers.

Molière a esquissé d’autres figures de gentilshommes qui sont plutôt des médaillons que des portraits en pied. Celui qui dupe M. Jourdain a moins l’air d’un don Juan que d’un chevalier d’industrie. Le Clitandre de George Dandin est un séducteur vulgaire ; celui des Femmes savantes un caractère aimable, plein de sens et de distinction. Philinte est un courtisan, Alceste un original trop vertueux pour la cour. Don Juan est de tous ces héros de la comédie celui qui personnifie le mieux les vices de la noblesse et ses brillantes qualités.

II

Les bourgeois du temps de Molière, enrichis par le travail, songent déjà à se rapprocher de l’aristocratie, non pas en l’abaissant jusqu’à eux, mais en s’élevant jusqu’à elle. On peut suivre dans les portraits du comique les progrès de leurs visées ambitieuses.

M. Dimanche, un descendant de ce bon M. Guillaume, si plaisamment dupé par l’avocat Patelin, est modeste et humble, comme il convient à son rang. Ses mœurs sont pures, sa vie réglée et laborieuse. Il ne quitte guère son comptoir que pour aller le dimanche, après l’office des vêpres, faire le tour de la place Royale, en compagnie de Mme Dimanche, de sa fille Claudine et du petit chien Brusquet. De retour au logis, il fait avec quelques voisins la partie d’oie ou de loto, et se couche à l’heure du couvre-feu. Là se bornent les plaisirs de la maison. La noblesse est pour le brave homme l’objet d’un culte mêlé d’une sorte de crainte superstitieuse. Il s’incline jusqu’à terre devant les seigneurs qui daignent l’honorer de leur clientèle, et n’ose qu’en tremblant leur présenter ses petits comptes à régler. Il y a de quoi trembler en effet. Il faut revenir vingt fois à la charge, faire longuement antichambre, subir les insultes de la livrée, les hauteurs du maître ou ses politesses, pires encore que ses hauteurs, et les prendre pour argent comptant : heureux encore d’être payé de cette monnaie ! Au XVIe siècle, le seigneur de Basché jetait ses créanciers par la fenêtre ; au XVIIe, don Juan se contente de les éconduire : c’est un progrès. George Dandin est un gros fermier enrichi, qui, ne trouvant rien au monde de si beau que d’être noble, a voulu le devenir. Il s’est allié, l’imprudent, à une famille où le ventre anoblit. Il a relevé de ses deniers le château du beau-père, et le beau-père se moque de lui ; il a pris sa femme sans dot, et la coquine fait de lui ce que vous savez. On a accusé Molière d’avoir voulu bafouer la bourgeoisie dans la personne de ce vilain. De grâce, ne jugeons pas Molière avec nos idées démocratiques. La comédie est une peinture, non une satire. Dandin est un bourgeois ridicule, comme don Juan est un gentilhomme pervers. Est-ce flétrir une classe que de signaler les travers ou les vices qui lui sont propres ? Que le tableau des infortunes conjugales du pauvre Dandin soit peu moral, d’accord ; mais qu’il soit conçu à dessein pour amuser la noblesse aux dépens de la roture, je le nie. Molière est un philosophe qui prend ses originaux où il les trouve, et les met en scène sans passion, sans parti-pris, sans autre intention que de peindre au naturel et de divertir son public. Un gentilhomme comme don Juan qui abuse de ses privilèges pour se passer toutes ses fantaisies est un tyran détestable ; un roturier qui se mésallie par vanité est un sot : voilà toute la morale des deux pièces. En admettant même que Molière ait voulu donner l’avantage à une classe, je me demande si ce n’est pas la noblesse qui aurait le droit de se plaindre et de crier à l’injustice. A coup sûr, si j’étais forcé de choisir (ce qu’à Dieu ne plaise !), j’aimerais encore mieux être Dandin avec tous ses ridicules que don Juan avec tout son esprit.

M. Jourdain, retiré des affaires, veut être aussi un personnage. La noblesse tourne la tête à ces gens-là. Il a perdu l’innocence et l’antique bonhomie de ses ancêtres. Il rougit de son père le mercier, qui n’était pas un marchand, non, mais un homme fort obligeant, fort officieux, qui se connaissait fort bien en étoffes et en donnait à ses amis pour de l’argent ; il a honte, le malheureux, de la sainte ignorance où il a été élevé. Il prend un maître de danse pour se dégourdir, un maître d’escrime, comme s’il voulait tuer quelqu’un, et un maître de philosophie pour apprendre l’orthographe. Les gens de qualité le font, donc il le faut faire ; voilà en abrégé toute sa morale et sa règle de conduite. Et comme les gens de qualité ne se piquent pas de fidélité conjugale, M. Jourdain, pour être du bel air, essaie de s’émanciper. Il a des velléités qui nous inquiètent. Il fait de mauvaises connaissances, prête de l’argent sur parole, à un grand fripon de marquis, et soupire pour une certaine marquise dont les beaux yeux le font mourir d’amour. Heureusement Mme Jourdain, une maîtresse femme, et la servnate Nicole, une fille sensée, lui tiennent haut la bride et le remettent en bon chemin. M. Jourdain, devenu mamamouchi, rentre au bercail, heureux et triomphant : il a un titre. Désormais il pourra faire le gros dos parmi les bourgeois de sa paroisse, qui se moqueront de lui tout haut et l’envieront tout bas. On sent que la raison du pauvre homme a déménagé, mais les mœurs sont sauves, et cela nous console. Au siècle suivant, le bourgeois est entièrement corrompu. C’est sa faute aussi ; pourquoi a-t-il fréquenté la noblesse ? Il a quitté le comptoir pour les affaires et est devenu fermier-général, quelque chose comme boursier. Comme il vit en un temps où les titres s’achètent, il sait qu’il deviendra baron, comte ou marquis quand il voudra, et s’appelle en attendant Turcaret tout court ; mais Turcaret est une puissance, il a la noblesse de l’argent, qui commence à prendre le pas sur l’autre. Si Louis XIV traitait de plain-pied avec le fermier Samuel Bernard, le fermier Turcaret peut bien se croire l’égal des gentilshommes. Qu’ils fassent sonner leurs noms, il fera sonner plus haut ses écus. Comme ils ont besoin de lui, ils lui souffrent ses familiarités et s’en vengent en l’exploitant ; lui, de son côté, se rapproche d’eux en les imitant. La jalousie les sépare, la communauté des vices les unit. Il a, comme eux, hôtel, livrée, équipage, petite maison, maîtresse titrée, loge à l’Opéra, et mène, comme eux, joyeuse vie, pendant que Mme Turcaret vivote avec une pension au fond de sa province. Le privilège de l’argent ne lui suffit pas, il ambitionne encore celui de l’esprit. Il se pique d’avoir du goût, tranche du Mécène, encourage les auteurs à sa manière, c’est-à-dire sottement, comme tout ce qu’il fait. Il veut même les imiter et s’essaie au madrigal. C’est Midas qui étale complaisamment son oreille velue et joue des airs du Pont-Neuf sur la lyre d’Apollon. On pardonne à M. Dimanche, qui n’est que simple ; on rit de M. Jourdain, qui n’est que sot ; on déteste Turcaret, qui est sot, malhonnête et insolent.

Aujourd’hui M. Dimanche n’est plus, et Turcaret s’est transformé ; mais M. Jourdain a laissé des fils qui lui ressemblent trait pour trait. Il est vrai qu’ils ne parlent pas de leur père le mercier, qu’ils ne donnent pas des leçons d’escrime à leur domestique, qu’ils n’ouvrent pas leur bourse à des chevaliers d’industrie ; mais ils ont la même passion pour les titres, la même admiration béate de la noblesse, la même fureur de l’imiter et la même maladresse dans l’imitation. On se moque d’eux comme on se moquait jadis de leur ancêtre, et ils ont, comme leur ancêtre, le bonheur de ne pas s’en apercevoir.

III

Tel maître, tel valet. On peut étendre le proverbe, et dire : Tel valet, telle société.

De même que pour le savant qui s’occupe d’histoire naturelle il n’y a pas d’êtres méprisables, attendu que les plus faibles lui révèlent aussi bien que les plus forts les lois générales de la nature, de même pour celui qui fait l’histoire des hommes toutes les classes sont un objet d’étude également intéressant, parce que toutes lui présentent sous des traits différens une imagé fidèle des sociétés qu’il veut peindre.

Avant de parler des valets de Molière, il est nécessaire de faire un détour et de reprendre l’histoire de leurs ancêtres, car eux aussi ont leur généalogie.

Le valet, dans l’antiquité, s’appelle esclave. Celui qui l’achète a sur lui droit de vie et de mort en vertu du terrible droit de la guerre. Avili par la servitude, il en porte au dedans comme au dehors les marques dégradantes. Voleur, ivrogne, menteur, humble et insolent, il a tous les vices qui peuvent se loger dans une âme d’où le sentiment de la liberté est sorti. Non-seulement il subit son malheur, mais il l’accepte avec une résignation enjouée qui est le dernier signé de la dégradation. il rit de son sort et joue avec ses fers. il parle du carcan, des boulets aux pieds, des lanières, des fers rouges, du gibet même, comme de choses qui lui sont familières et indifférentes. Grenier à coups de fouet ! chair à corbeaux ! gibier de potence ! telles sont les aimables plaisanteries qu’il échange avec ses compagnons de chaîne. C’est ainsi que les malandrins du moyen âge narguaient leur compère le bourreau et leur commère la potence.

Ennemi-né du maître, il est l’allié naturel du fils de la maison, l’aide à tromper le vieillard et le sert dans ses amours, non par affection, mais par malice et par esprit de vengeance. Dans Plaute, un fripon d’esclave, nommé Léonidas, a volé de l’argent au bonhomme de père. Argyrippe, le fils, en a un besoin pressant ; sa maîtresse va être vendue, et il faut la racheter ou la perdre, pour jamais. Léonidas, qui vient d’escroquer la somme, arrive au moment où les deux amoureux, près d’être séparés, confondent leurs larmes dans une dernière et douloureuse étreinte.

Il fait tinter joyeusement la bourse aux oreilles du jeune homme :

Attention, mes amours, écoutez bien et buvez ce que je vais dire. Il y a soixante écus là dedans. Oui, dans cette bourse il y a soixante écus, et ils sont à vous, si vous voulez.

Ah ! que le ciel te protège, ange tutélaire, étoile du peuple, canal des richesses, salut des âmes, providence de l’amour ! Donne cette bourse, donne, attache-la ici, au cou de ton maître. — Et il tend la main pour la recevoir.

Mais l’esclave : — Et vous, la belle, on ne me dira rien, on ne me fera pas quelque petite cajolerie, on ne m’appellera pas sa vie, son âme, sa rose, son bijou, son tourtereau ! Allons, vite, qu’on me prenne par les oreilles et qu’on embrasse son petit Léonidas ! — Et la pauvre fille d’obéir, quoique bien à contre-cœur, et l’amoureux de tendre encore la main :

A genoux d’abord, mon maître, et mettez-vous à quatre pattes, comme vous faisiez quand vous étiez petit. Il faut qu’aujourd’hui vous me serviez de monture, il le faut, ou sans cela pas d’argent !

Argyrippe se résigne, il présente le dos et l’esclave le talonne : — Au trot, mon maître, au trot ! Ah ! le mauvais cheval !… Bien maintenant, bonne allure : la bête est dressée. Voilà comme on met à la raison ces orgueilleux ! Demain Léonidas sera battu, mais que lui importe ? Il a volé le père, il a humilié le fils, il a joui de l’heure présente, le seul bien de l’esclave. Aux hommes libres le souci du lendemain !

La comédie italienne emprunta à celle de Plaute ces types de coquins effrontés, et Molière, dans ses premières pièces, copia la comédie italienne. De là les Mascarille, les Scapin, les Gros-René, gens de sac et de corde, terreur des pères de famille, providence des mauvais sujets.

Il en est de certaines figures dramatiques comme de ces mots qui survivent aux choses qu’ils expriment. Un caractère a passé avec les mœurs dont il était la représentation fidèle : il est mort pour la société, mais ne croyez pas qu’il le soit pour le théâtre. D’abord les auteurs trouvent plus commode de travailler d’après leurs devanciers que d’après la nature ; ensuite le public connaît ce personnage, il s’est familiarisé avec lui comme avec le décor et, le mobilier de la salle. Ce personnage se maintiendra sur la scène contre toute raison et toute vraisemblance ; il y régnera, il y sera applaudi, jusqu’à ce qu’il en soit chassé par un autre type plus vivant, qui à son tour passera et tombera de la vérité dans la convention.

Molière donc représenta d’abord des Mascarilles, parce qu’il les trouva en possession de faire rire le parterre ; mais, quand il se résolut à fermer les anciens et à ne plus lire que dans le livre du monde, il s’aperçut que ces originaux n’étaient que des créations artificielles, et que les valets, comme les maîtres, s’étaient transformés.

Autant la vie bourgeoise est devenue fastueuse, autant elle était simple au XVIIe siècle. Où sont-elles aujourd’hui, ces grandes maisons massives où s’étalait modestement l’aisance de nos pères ? N’en cherchez plus à Paris : l’expropriation a fait tomber sur elles le marteau niveleur. J’en ai vu dans mes courses en province, et les ai saluées comme des vestiges vénérables de l’antique simplicité. Certes cela est lourd, sévère et froid comme une matrone revêche ; cela pèche contre toutes les lois de l’art et de la symétrie : des escaliers incorrects, des chambres incohérentes, des alcôves et des cabinets à surprise. Chaque génération a modifié le plan primitif, ajoutant cette aile, coupant cette pièce, ouvrant cette fenêtre, élevant cet étage ; mais aussi que d’espace, que d’air, que de lumière sous ces hauts plafonds ! que de place sous le manteau de ces vastes cheminées ! que d’argenterie, que de linge dans ces innombrables armoires ! que d’étain reluisant dans cette vieille cuisine ! quel luxe de vaisselle sur.ces grands dressoirs ! Comme on sent que tout est disposé là dedans pour la vie intérieure ! Ces vieux meubles eux-mêmes semblent vous regarder d’un air de bonhomie et vous dire : Nous aussi, nous sommes de la maison. Le salon est mesquin et sans goût, il est vrai ; mais qu’importe, si la salle à manger est vaste ? C’est là, autour de la grande table de chêne, qu’on fêtait avec ses amis les grands événemens de la famille, la noce d’une fille, la naissance ou le retour d’un enfant. N’est-ce pas que c’était une bonne vie ? La cave, comble jusqu’aux arceaux, fournissait les vieux vins ; la basse-cour, les volailles ; le jardin, les fruits. Rien ne sentait la gêne ni l’épargne : la maison inépuisable versait à profusion son trop-plein aux invités. Il semble qu’aujourd’hui encore ces vieilles demeures respirent un parfum de bien-être solide et de comfortable vrai, que vous ne connaissez plus, ô Parisiens !

C’est là, sous le vieux toit héréditaire, que vivait le bon bourgeois, tranquillement, heureusement, avec sa femme, ses enfans et ses domestiques, qui étaient aussi de la maison. O les bonnes et sympathiques figures que celles des valets de Molière ! Et pourquoi ces braves gens n’ont-ils pas laissé d’héritiers ? Nés dans la famille, ils ont élevé le père et élèveront aussi les enfans. Fiers de leurs longs services, ils ont leur franc parler auprès du maître, qui vingt fois par jour les donne au diable et ne peut s’empêcher de les aimer. Ils se mêlent de tout, contrôlent tout, donnent leur avis sur tout, dévoués et mécontens, fidèles et querelleurs, parfaitement honnêtes et parfaitement insupportables.

Dorine, dans Tartufe, est le lutin, le démon familier du logis d’Orgon ; c’est elle qui devine l’amour de l’hypocrite pour Elmire, elle qui défend à Marianne de l’épouser, elle qui chante pouille à cet imbécile d’Orgon quand il parle de sacrifier la pauvrette à ce monstre. — Non, elle ne lui laissera pas faire cette sottise : son honneur lui est trop cher. Tartufe n’aura pas Marianne, elle refuse son consentement.

Dorine.

C’est une conscience
Que de nous laisser faire une telle alliance.

Orgon.

Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés…

Dorine […]

Quoi ! vous êtes dévot, et vous vous emportez !

Nicole est la vivante copie de Dorine pour le bon sens, les coups de langue et l’impertinence. Elle prend hardiment le parti de Mme Jourdain et proteste avec elle contre les excentricités du pauvre bourgeois. Elle maudit cet attirail de gens qu’il reçoit et qui vont chercher de la boue dans tous les quartiers pour l’apporter au logis. Elle en veut au maître de danse, au maître de musique, au maître de philosophie qu’il a pris pour renfort de potage, et surtout à ce grand escogriffe de maître d’armes qui remplit de poudre tout son ménage.

Toinette, dans la maison d’Argan, se moque de la maladie de son maître, s’habille en médecin pour le guérir de sa monomanie, et soutient la fille du malade imaginaire contre les intrigues de sa belle-mère.

Voici une grosse joufflue de paysanne qui sort de son village, et que sa mauvaise étoile a fait tomber chez des femmes savantes. Il lui faut supporter les hauteurs de Philaminte et essuyer les leçons de français de Bélise ; mais la brave fille prend patience parce qu’elle a pitié de la pauvre Henriette, qu’on veut marier de force à un pédant, et aussi du bonhomme Chrysale, qui n’est pas le maître à la maison. Elle console l’une et défend l’autre, car ces bonnes créatures sont toujours du parti des opprimés.

Martine.

Ce n’est point à la femme à prescrire, et je sommes
Pour laisser le dessus en toute chose aux hommes.

Chrysale.

C’est bien dit.

Martine.

Mon congé cent fois me fût-il hoc,
La poule ne doit point chanter devant le coc.

Chrysale

Sans doute.

Martine

Et nous voyons que d’un homme on se gausse
Quand sa femme chez lui porte le haut-de-chausse.

Chrysale

Il est vrai.

Martine

Si j’avais un mari, je le dis,
Je voudrais qu’il se fit le maître du logis.
Je ne l’aimerais point s’il faisait le jocrisse,
Et si je contestais contre lui, par caprice,
Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon
Qu’avec quelques soufflets il rabaissât mon ton.

Maître Jacques joue auprès de l’avare le double rôle de cocher et de cuisinier. Triste condition que la sienne ; mais ce qui l’afflige surtout, c’est le tort que se fait Harpagon dans le monde par sa ladrerie, car après ses chevaux ce qu’il aime le mieux, c’est encore son maître.

Sganarelle est déjà loin d’être un parfait modèle des vertus de l’antichambre. L’air des grandes maisons commence à devenir malsain pour les domestiques. Ce n’est pas que les sophismes de don Juan aient altéré son bon sens : il condamne en secret sa conduite, gémit de ses scandales, défend contre lui Dieu, la morale et la médecine ; mais il s’exhale du personnage je ne sais quel parfum de gourmandise, d’égoïsme et de cupidité qui contraste singulièrement avec ses beaux principes.

Au XVIIIe siècle, valets et maîtres ne sont plus unis que par le lien fragile de l’intérêt. Frontin est un madré compère qui exploite les vices du patron, et en le flattant le conduit tout doucement à sa ruine. Lisette, son associée, le seconde de son mieux dans cet honnête emploi. Tout dans la maison est à la discrétion du couple avide, la garde-robe, le cellier, le coffre-fort. Ils prélèvent sur les commissions, reçoivent de toutes mains, font argent de tout et grossissent leur épargne des épaves du naufrage. Quand le désastre sera complet, lourds de bagage, légers de scrupules, ils s’évaderont sans bruit, se marieront et feront souche d’honnêtes gens. La révolution approche. Figaro l’attend comme sa délivrance. Le sentiment qui l’anime envers la noblesse n’est plus cette haine envieuse et mal raisonnée que la contrainte et l’horreur du joug éveillent dans les âmes ignorantes. Figaro est un philosophe qui a lu dans Rousseau le discours sur l’inégalité des conditions. Il maudit une société fondée sur le privilège, qui fait un partage inégal des biens de ce monde, prodiguant à quelques élus la richesse, le rang, les plaisirs, et ne laissant aux autres que le choix entre servir ou mourir de faim. Il se demande pourquoi il ne serait pas l’égal de gens qui ne le valent ni pour l’esprit ni pour la probité. Qu’ont-ils fait pour être ses maîtres ? Ils se sont donné la peine de naître. Encore quelques années, et Sieyès, réduisant en une formule fameuse cette épigramme du valet raisonneur, proclamera le grand principe de l’égalité des conditions.

Le domestique aujourd’hui est une espèce de fonctionnaire. Il en a le sérieux et l’air important. C’est un automate chargé de mentir à la porte, de stationner dans l’antichambre, de servir des lettres sur un plateau ; mais cet automate a des rentes sur l’état, joue quelquefois à la Bourse, et rêve d’être un jour le maire de son village.

Nous bornerons ici cette étude, laissant au lecteur la tache ou plutôt le plaisir de la compléter. Qu’il prenne dans Molière les différentes variétés des types que nous venons d’esquisser, et qu’il voie ce qu’ils étaient au XVIIe siècle et ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. Cette simple comparaison lui en dira plus que bien des livres d’histoire sur le caractère des deux sociétés ; mais pour que cette étude soit fructueuse il faut qu’elle soit faite sans passion. Malheureusement la plupart, de nos critiques sont plutôt des censeurs ou des panégyristes que des historiens. Ils ne fouillent dans le passé que pour y trouver la condamnation ou l’apologie du présent, et ressemblent à des astronomes qui monteraient sur leur observatoire pour regarder ce qui se passe chez le voisin.