Un pari de Milliardaires

Par

MARK TWAIN

Traduit par François de Gaïl

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À l’âge de vingt-sept ans j’étais employé chez, un courtier en mines de San-Francisco et, sans me vanter, j’étais très au courant des capitaux.

Seul au monde, je ne devais compter pour me sortir de l’ornière que sur mes efforts personnels, et sur ma bonne réputation ; ces deux atouts me suffisaient d’ailleurs pour me mettre sur le chemin de la fortune, et j’avais confiance dans l’avenir.

Comme je disposais généralement de mes après-midi du samedi, j’en profitais pour faire des parties de canotage à la voile tout autour de la baie. Un jour, je m’aventurai trop loin et fus entraîné vers la haute mer. La nuit approchait, et je commençais à perdre tout espoir ; le bonheur voulut que je fusse recueilli par un petit brick qui faisait route sur Londres. Le voyage fut long et tourmenté ; on me fit gagner mon passage en m’employant au service du pont. Quand je descendis à terre sur le sol anglais, mes vêtements étaient en loques et complètement usés ; pour toute fortune, j’avais un dollar en poche qui me permit de ne pas mourir de faim le premier jour ; je passai le jour suivant sans manger et sans abri.

Le troisième jour, vers dix heures du matin, exténué et mourant de faim, je me traînais péniblement dans Portland Place, lorsque je croisai un bébé qui donnait la main à sa gouvernante ; à deux pas de moi il laissa tomber dans la rigole une magnifique poire à laquelle il avait donné un petit coup de dent. La vue de ce fruit souillé de boue n’en excita pas moins ma convoitise ; je la dévorais des yeux ; l’eau me vint à la bouche et mon estomac fit entendre à ce moment un appel désespéré. Je mourais d’envie de ramasser cette poire, mais toutes les fois que j’esquissais le mouvement de me baisser, je rencontrais le regard indiscret d’un passant ; alors, me sentant pris de honte, je faisais semblant de ne même pas songer à cette poire. Mon supplice se prolongea si bien que, finalement, je dus renoncer à ramasser ce fruit. Au moment où mon désespoir était à son comble et où j’allais transiger avec le sentiment de honte qui me retenait, une fenêtre s’ouvrit derrière moi et je m’entendis appeler par un monsieur qui me cria :

« Montez par ici, s’il vous plaît ! »

Un valet de chambre en grande livrée m’introduisit dans une pièce somptueuse où deux messieurs d’un certain âge étaient assis. Ils renvoyèrent le domestique et me firent asseoir : ils venaient à peine de terminer leur déjeuner ; la vue des restes du festin me tortura plus encore que la poire de tout à l’heure. Impossible de détacher mes yeux de cette table appétissante ! Pourtant, comme on ne m’invitait pas à goûter de ces mets, je dus faire tant bien que mal contre fortune bon cœur.

Avant mon arrivée, il s’était certainement passé entre ces deux messieurs quelque chose qui m’échappait en ce moment, mais dont je devais avoir l’explication plus tard. Les deux frères avaient probablement eu une chaude discussion quelques jours auparavant ; pour trancher la question, ils avaient fait un gros pari, comme tout bon Anglais qui se respecte !

Vous vous souvenez peut-être que la Banque d’Angleterre avait émis deux billets d’un million de livres sterling chacun, qui devaient servir à une transaction internationale ; pour une raison quelconque, un seul de ces billets avait été mis en circulation ; l’autre restait dans les caves de la banque. Or, précisément les deux frères étalent en train de discuter sur la façon dont se tirerait d’affaire un étranger honnête et débrouillard à la fois, qui débarquerait sur le pavé de Londres sans un seul ami, sans autre ressource que ce billet d’un million de livres, et qui, par-dessus le marché, ne pourrait justifier la provenance de cette fortune.

Le frère A paria que cet étranger mourrait de faim ; le frère B soutint le contraire ; le frère A affirma qu’il ne pourrait présenter ce billet à aucune banque sans être arrêté immédiatement ! La discussion s’échauffait de plus en plus, lorsque, pour en finir, le frère B paria vingt mille livres que cet homme pourrait parfaitement vivre un mois sur le crédit de ce billet d’un million de livres, et l’exhiber partout sans se faire coffrer. Le frère A accepta le pari ; le frère B se rendit sur-le-champ à la banque pour y acheter le fameux billet ; en véritable Anglais, il tenait « mordicus » à son pari !!

Ensuite, il dicta une lettre à son secrétaire que ce dernier écrivit de sa plus belle plume ; cela fait, les deux frères passèrent un jour à la fenêtre, cherchant à découvrir l’homme intéressant auquel ils pourraient confier la lettre.

Ils virent défiler bien des passants qui leur parurent honnêtes, mais pas assez intelligents ; sur d’autres physionomies, ils lisaient le contraire : intelligents, mais pas assez honnêtes. Il fallait de plus que l’individu en question fût un étranger pauvre et abandonné. Bref, je leur parus le seul capable de satisfaire à toutes ces conditions, ils me choisirent à l’unanimité, et me jugèrent digne de remplir leur mandat. Et voilà comment je me trouvais devant ces deux messieurs, en train de me creuser la tête pour découvrir ce qu’ils pouvaient bien me vouloir !!

Ils commencèrent par me demander qui j’étais, ce que je faisais ; je les mis vite au courant de mon histoire. Ils me déclarèrent finalement que j’étais bien l’homme qu’ils cherchaient. Très content je leur demandai en quoi consisterait ma mission : l’un deux me tendit une enveloppe, me disant que j’y trouverais toutes les instructions nécessaires. Je fis mine de l’ouvrir, mais il me pria de ne pas la décacheter.

— Emportez cette enveloppe, me dit-il, conservez-la chez vous soigneusement et agissez avec sang-froid, sans précipitation.

Très intrigué, j’aurais voulu tirer cette affaire au clair avant de les quitter ; ils s’y refusèrent.

Je m’en allai donc très offusqué, persuadé que j’étais en butte à quelque mauvaise plaisanterie de leur pari. Mais, après tout, ma triste situation ne me permettait pas de prendre la mouche et de me venger des affronts d’un capitaliste !

J’aurais bien voulu maintenant retrouver ma poire, mais elle avait disparu ! Je venais de perdre cette bonne aubaine et les tiraillement de mon estomac augmentaient encore ma rancune contre ces deux hommes.

Dès que je me sentis un peu loin de leur maison, j’ouvris la fameuse enveloppe : à ma grande surprise elle contenait de l’argent ! Ma colère s’apaisa immédiatement, je vous en réponds.

En un clin d’œil, j’avais englouti ce billet de banque dans la poche de mon gilet, et me mettais enquête du restaurant le plus voisin pour apaiser ma faim.

Je dévorai mon repas à pleines dents ! Quand je me sentis complètement repu, je lirai mon billet de ma poche, et le dépliai. Quelle ne fut ma stupeur en découvrant qu’il représentait cinq millions de dollars ! C’était à en devenir fou ! J’ai dû certainement rester fasciné et plongé en extase devant ce billet pendant plusieurs minutes, avant de reprendre le fil de mes idées. Je vois encore d’ici la physionomie du patron du restaurant : il restait pétrifié, abasourdi, les bras pendants et les jambes paralysées. Me ressaisissant, je pris le seul parti possible dans ma situation, et lui tendis nonchalamment mon billet, en disant :

— Faites-moi de la monnaie, je vous prie.

Sortant de son ébahissement, il se confondit en excuses de ne pouvoir changer ce billet, il n’osa d’ailleurs pas le toucher, me déclarant qu’il se contenterait de le regarder avec admiration, que la vue de cette merveille délectait ses yeux, mais qu’il ne se permettrait jamais, lui pauvre hère, de porter la main sur cet objet sacré, de peur de le profaner.

J’insistai à mon tour :

— Ayez l’obligeance de me le changer, car je n’en possède pas d’autre.

Il me répondit que cela n’avait pas la moindre importance ; que cette bagatelle se réglerait à la prochaine occasion.

J’eus beau protester que, peut-être, je m’absenterais… que…

Il ne voulut rien savoir ; m’assura qu’il n’était pas inquiet de son argent, et me déclara même qu’il mettait son restaurant à ma disposition et qu’il m’ouvrait un compte à crédit illimité. Il ajouta que, si cela me faisait plaisir, je pouvais évidemment me passer la fantaisie de me moquer du public en m’habillant de hardes, mais que cela ne l’empêcherait pas de me considérer comme un parfait gentleman, comme un millionnaire de haut rang.

Au même moment entra un client ; le patron me fit signe de cacher mon billet ; il me reconduisit à la porte avec force « salamalecs ». Je n’avais plus ; qu’à regagner la maison des deux frères, pour réparer l’erreur qu’ils venaient de commettre avant que la police ne partît sur ma piste. C’est ce que je fis de suite. Mais j’avoue que je me sentais plutôt nerveux, plutôt inquiet ; bien qu’au fond je n’eusse rien à me reprocher. Je devinais parfaitement que mes deux donateurs, en s’apercevant qu’ils m’avaient confié un billet d’un million de livres pour un billet d’une livre, avaient dû entrer dans une rage indescriptible contre moi, au lieu de s’en prendre à leur propre étourderie, seule responsable de cette bévue. Pourtant, je me calmai en approchant de leur maison, car je remarquai que tout y paraissait tranquille : ils n’avaient pas dû s’apercevoir encore de leur méprise ! Je sonnai. Le domestique vint m’ouvrir ; je demandai à voir ses maîtres.

— Ils sont tous sortis, me répondit-il, sur le ton que nous connaissons tous aux domestiques, en pareil cas ; ces messieurs sont partis.

— Partis ? Mais où ?

— En voyage.

— Pour quel endroit ?

— Pour le continent, je crois.

— Le continent ?

— Oui, Monsieur.

— Dans quelle direction, pour quel port ?

— Je n’en sais rien.

— Quand reviendront-ils ?

— Dans un mois, m’ont-ils dit.

— Un mois ! C’est affreux ! Indiquez-moi le moyen de leur faire parvenir un mot ; il le faut absolument.

— Vous m’en demandez trop, car je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où ils se trouvent.

— Ne puis-je pas voir alors un membre de leur famille ? c’est urgent !

— Toute leur famille est, je crois, partie avant eux pour l’Égypte et les Indes.

— Mon garçon, c’est impossible ! Ils seront certainement de retour avant la nuit. Vous leur direz que je suis venu, mais que je reviendrai pour tout arranger ; surtout qu’ils ne s’inquiètent pas.

— Je le leur dirai s’ils reviennent, mais je ne les attends pas. Ils m’ont d’ailleurs prévenu que vous seriez ici dans une heure pour les demander, et m’ont chargé de vous dire que tout allait bien, qu’ils reviendraient au moment voulu et attendraient votre visite.

Après cela je n’avais plus qu’à m’en aller. Quelle énigme que tout cela ! Il y avait de quoi en perdre la tête. Ils ont dit qu’ils seraient là au moment voulu ! Que veulent-ils dire par là ? Peut-être leur lettre me l’expliquera-t-elle ; c’est vrai j’ai oublié de la lire.

Je la sortis de ma poche et lus ce qui suit :

Vous m’avez l’air d’un homme honnête et intelligent ; vous êtes certainement un étranger dénué de ressources. Vous trouverez inclus une certaine somme. Je vous la prête pour un mois, sans intérêt. Revenez ici après trente jours. J’ai engagé un pari à votre sujet. Si je le gagne, je vous procurerai la plus belle position qu’il sera en mon pouvoir de vous donner ; il suffira pour cela que vous sachiez vous acquitter de vos fonctions.

Cette lettre ne portait ni signature, ni adresse, ni date. C’était pour moi une énigme indéchiffrable ; je n’y voyais que du bleu. Je n’avais pas la moindre idée de la tournure que prendrait cette plaisanterie, et me demandais si on me voulait du bien ou du mal. Je m’écartai dans un parc voisin et m’assis sur un banc pour méditer sur ma situation.

Après une heure de réflexion, je n’étais pas plus avancé qu’avant.

Au fond, que me voulaient ces deux messieurs ? Du bien ou du mal ? Impossible de le deviner. Ils s’amusaient certainement à mes dépens, dans un but déterminé. J’admets, mais comment percer leurs desseins ? Et ce pari engagé sur mon dos ! Mystère, comme tout le reste ! Si je demande à la banque d’Angleterre de porter ce billet au crédit de la personne à laquelle il appartient, la banque le fera certainement, car elle connaît le possesseur de ce billet ; mais elle ne manquera pas de me demander par quel hasard je détiens ce billet ; si je dis la vérité, on m’enfermera à l’asile des fous ; si je raconte une blague quelconque, on me bouclera en prison. De toute façon, que j’essaie d’encaisser ce billet ou d’emprunter de l’argent en l’exhibant, le résultat sera le même : me voilà bel et bien condamné à trimbaler ce dépôt gênant jusqu’au retour de ces deux individus et cela, que je le veuille ou non ! Ma fortune passagère ne me sera d’aucune utilité, pas plus qu’une poignée de cendres ; je veillerai sur ce trésor et le couverai des yeux en mendiant péniblement ma vie.

Impossible pour moi de me débarrasser de cet argent ; aucun honnête homme ne voudrait l’accepter pour me tirer de ce mauvais pas.

Mes deux individus ne risquent rien : car, en admettant que je perde ou détruise leur billet de banque, ils peuvent immédiatement en arrêter le paiement, et la Banque leur facilitera la chose, En attendant, je vais passer un mois odieux, sans le moindre profit pour moi, à moins que je ne réussisse à lui faire gagner son pari et que je ne mérite la belle situation qu’il a fait miroiter à mes yeux. Comme je voudrais que cela m’arrivât ! Des gens de cette espèce-là doivent tenir la clef des positions les plus enviables !

En réfléchissant bien à cette situation, je finis cependant par bâtir des châteaux en Espagne. Sans aucun doute, on me donnerait la forte somme ; je commencerais à « palper » le mois prochain et, après cela, tout irait bien pour moi. Pour le moment j’en étais réduit à errer dans les rues.

La vue d’un magasin de tailleur me suggéra l’idée d’échanger mes haillons contre un complet présentable.

Je ne le pouvais pas, puisque je ne possédais qu’un million de livres sterling. J’en mourais d’envie, mais j’eus le courage dépasser mon chemin sans m’arrêter ; la tentation me ramena sur mes pas ; je passai et repassai devant le magasin peut-être bien plus de six fois. N’y tenant plus, j’entrai et demandai s’ils avaient à vendre un vêtement d’occasion. Le commis auquel j’avais parlé ne me répondit pas et me fit signe de m’adresser au rayon voisin ; là, on m’envoya un peu plus loin, toujours d’un signe de tête et sans m’adresser la parole.

Ce dernier commis me dit enfin : — Je suis à vous dans un instant. Quand il eut terminé ce qu’il était en train de faire, il m’emmena au fond du magasin, s’arrêta devant un tas de vêtements de rebut, choisit le moins mauvais et me le donna à essayer : il ne m’allait pas ; mais comme il me paraissait à peu près neuf, je me décidai et arrêtai mon choix. Au moment de prendre mon complet, je demandai timidement à l’employé :

— Verriez-vous un inconvénient à n’être payé que dans quelques jours ? Je n’ai pas de monnaie sur moi.

Le commis me répondit en prenant un air plutôt sarcastique :

— Vous n’avez pas d’argent ; je m’en doutais bien ; les clients comme vous n’ont pas l’habitude de porter sur eux de fortes sommes.

Piqué au vif, je repris :

— Mon brave ami, vous ne devriez pas juger les étrangers sur les vêtements qu’ils portent ; je peux parfaitement vous payer ce complet. Je voulais seulement vous éviter la peine de me faire de la monnaie sur un gros billet.

Il changea de figura sensiblement, et me dit d’un air narquois :

— Je me permettrai de vous faire observer qu’il ne vous appartient pas de nous supposer incapables de changer votre billet de banque. Nous sommes parfaitement en mesure de le faire.

Je le lui tendis le billet en disant : — C’est pour le mieux, veuillez donc m’excuser.

Il reçut l’argent avec un sourire, un de ces sourires larges et béants qui fendent la bouche jusqu’aux oreilles et vous font immédiatement penser aux rides cerclées que vous avez remorquées à la surface de l’eau lorsque vous jetez de grosses pierres dans un étang.

Au moment où il examina le billet, ce sourire se figea sur sa figure et il pâlît immédiatement ; on eût dit qu’un de ces torrents de lave qu’on rencontre sur les flancs du Vésuve venait de se solidifier sur son visage. Je n’avais jamais vu un homme aussi complètement pétrifié : il demeurait stupide et immobile, en extase devant ce billet.

Le patron du magasin s’approcha pour voir ce qui arrivait, et dit : — Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui vous embarrasse !

— Rien, répondis-je ; j’attends tout simplement ma monnaie.

— Voyons, dépêchez-vous, Tod ; finissez-en et donnez-lui sa monnaie.

— C’est facile à dire, reprit Tod, regardez, donc le billet qu’il me présente.

Le patron du magasin examina le billet, siffla entre ses dents, les yeux écarquillés, et se dirigea vers la pile des vieux vêtements ; il se mit à les tripoter en les rongeant et en se parlant à lui-même d’un air très agité :

— Oser vendre une telle défroque à un archi-millionnaire ! Tod est fou à lier, ma parole ! Il n’en fait jamais d’autres. Il me fait perdre ma meilleure clientèle, car il est incapable d’attirer le public, à plus forte raison un millionnaire. Je vais essayer de réparer sa bévue. Je vous en prie, Monsieur, débarrassez-vous de ce complet et jetez-le vite loin de vous. Faites-moi l’honneur d’essayer cette chemise et ce vêtement. C’est tout à fait ce qu’il vous faut : un riche complet, étoffe parfaite, de bon goût, coupe à la dernière mode. Ce vêtement m’avait été commandé par un prince — vous le connaissez sans doute — son Altesse Sérénissime le Haspadar d’Halifax. Il me l’a laissé pour compte et s’est commandé un complet de deuil, sa mère venait de mourir. Mais peu importe ; tenez, le pantalon vous va à ravir ; le gilet de même ; quant au veston, c’est tout bonnement une merveille. L’ensemble est parfait ; voyez vous-même, Monsieur, si on peut rêver un plus charmant complet ?

Je me déclarai satisfait.

— C’est entendu, Monsieur, vous prenez ce complet comme pis-aller, si je puis m’exprimer ainsi ; mais vous allez voir ce que je vous livrerai sur commande. Permettez-moi de prendre vos mesures. Tod ! de l’encre, une plume et le carnet. Inscrivez : longueur de la jambe 32 ; entrejambe 26… etc.

Avant que j’aie pu placer un mot, il avait pris toutes mes mesures et commandait pour moi des vêtements de cérémonie, complets du matin, vestons d’appartement, des chemises, bref un trousseau complet.

Je finis pourtant par lui dire :

— Mais, mon bon Monsieur, je ne puis pas vous payer toute cette commande, à moins que vous ne consentiez à attendre votre facture « indéfiniment », ou que vous me changiez mon billet.

— Attendre indéfiniment ! Vous plaisantez, Monsieur ! Mais j’attendrai, s’il le faut, éternellement ! Tod, rassemblez tout ceci et envoyez-le sans perdre une seconde à l’adresse de monsieur qui voudra bien vous indiquer où il demeure. Ne craignez pas de faire attendre les autres clients qui viennent d’entrer et mettez-vous exclusivement aux ordres de monsieur.

— Je suis en train de déménager, répondis-je ; aussi vais-je vous donner ma nouvelle adresse.

— Parfaitement, Monsieur, comme il vous plaira. Voici la sortie. Au revoir, Monsieur, au revoir !

Comme bien vous le pensez, je tirai parti de la situation et continuai à acheter tout ce qui me manquait en essayant de changer mon billet. Au bout d’une semaine j’étais équipé à neuf, très élégamment, et j’avais pris pension dans un hôtel somptueux de Hanovre Square. J’y prenais mes repas du soir, mais pour le déjeuner j’étais resté fidèle à l’humble gargote de Harris, où j’avais mangé mon premier déjeuner sur présentation du fameux billet d’un million de livres.

J’étais devenu le « clou » du restaurant et lui valais une vogue immense : comme une traînée de poudre le bruit s’était répandu que l’individu qui trimbalait un million de livres dans son gilet était le pensionnaire assidu de la gargote ; cela suffit pour transformer cette pauvre guinguette, qui faisait péniblement ses frais au jour le jour, en un restaurant où les pensionnaires affluaient.

Harris m’en sut tant de gré qu’il persuada à ses clients de me prêter de l’argent ; tous s’empressèrent si bien que je reçus des sommes considérables et pus mener la vie à grandes guides.

J’avais pourtant peur de finir par un beau crac, car, engagé comme je l’étais, il fallait pouvoir traverser le torrent des difficultés ou se noyer irrévocablement. Il n’y a rien de tel que le danger d’un désastre imminent pour donner aux choses et aux situations les plus grotesques un caractère sérieux et sobre qui va même parfois jusqu’au tragique. La nuit, dans l’obscurité, je n’envisageais guère que le côté tragique de ma position ; j’en avais des cauchemars, je gémissais, m’agitais et ne pouvais dormir. Mais, au grand jour, mes idées s’égayaient et je me promenais d’un pas alerte, grisé en quelque sorte par mon bonheur si imprévu.

C’était d’ailleurs bien naturel, car je me sentais maintenant en passe de devenir une des notoriétés de la métropole et mon succès commençait à me tourner la tête.

Impossible de jeter les yeux sur un journal anglais, écossais ou irlandais sans tomber sur un article relatif aux faits et gestes du milliardaire qui porte un million de livres dans la poche du son gilet. Au début, on me cita au bas de la colonne de la chronique locale ; mais, peu à peu, on me donna le pas sur les chevaliers et les barons ; tant et si bien que, ma notoriété augmentant de jour en jour, je finis par atteindre le faste des grandeurs et eus la préséance sur les ducs et les hauts membres du clergé ; seuls, la famille royale et le primat d’Angleterre passaient avant moi dans les « mondanités ». Mais notez bien que tout ceci n’était que de la pure notoriété ; j’aspirais à mieux encore ; il me fallait une renommée universelle. Le coup décisif fut porté par Punch, qui me caricatura, et en un instant je vis mon humble et périssable notoriété se transformer en une gloire inaltérable ; je venais de recevoir « l’accolade », j’étais maintenant un homme « arrivé » ! On pouvait plaisanter sur mon compte, mais avec respect et sans grossièreté ; on riait de mon aventure, mais personne ne se serait avisé de se moquer de moi.

Punch me représenta sous les traits d’un vagabond couvert de haillons, en train de bavarder avec un garde de la Cour de Londres.

Vous imaginez-vous l’affolement que j’éprouvai ? Moi, pauvre diable auquel personne ne faisait attention hier, je devenais subitement le point de mire universel ; impossible de dire un mot sans qu’il fût répété de bouche en bouche ; impossible de remuer une jambe sans entendre autour de moi : « Tenez, le voilà, il va par là. » Pendant mes repas, on me regardait connue une bête curieuse ; à l’Opéra, mille lorgnettes étaient braquées sur ma loge. Bref, je nageais littéralement au milieu de la gloire et cela du matin au soir.

Malgré tout, je n’avais pas complètement renoncé à mes vieux vêtements, et, de temps à autre, je sortais dans mon piteux accoutrement des premiers jours faire des emplettes et encourir les rebuffades des marchands. Je me payais alors le plaisir d’estomaquer mon monde avec mon billet d’un million.

Mais cela ne dura pas, car les journaux illustrés me croquèrent si fidèlement qu’il me fut impossible de sortir sans être reconnu et suivi par la foule ; dès que je tentais de faire le moindre achat, on m’offrait à crédit le magasin tout entier avant même que j’aie eu le temps d’exhiber mon billet.

Sur ces entrefaites, je trouvai convenable d’aller remplir mes devoirs de bon patriote en me présentant au ministre d’Amérique. Il me fit un accueil des plus chaleureux, me reprocha de n’être pas venu le voir plutôt, ajoutant très aimablement que la meilleure façon de réparer mon oubli était de venir dîner chez lui le soir même, il avait précisément une grande réunion et me pria avec instance de prendre la place d’un de ses invités indisposé au dernier moment. J’acceptai, et nous engageâmes la conversation ; je lui rappelai que mon père et lui avaient été camarades d’école dans leur enfance, qu’ils s’étaient ensuite retrouvés à l’Université de Jale et avaient conservé des relations intimes jusqu’à la mort de mon père.

En souvenir de cette amitié, il me dit que sa maison m’était grande ouverte et que je lui ferais plaisir en venant toutes les fois que je pourrais.

Au fond j’étais ravi de cette bonne hospitalité, car la protection du ministre pouvait m’être d’un grand secours le jour où le vent tournerait et où le « crac » se produirait contre moi.

Maintenant et au point où j’en étais, je ne pouvais pas décemment me déboutonner devant lui en le mettant au courant de ma situation ; je n’eus pas hésité à le faire il y a quelques jours, mais aujourd’hui je me sentais trop bien engagé, et puis, pourquoi hasarder une révélation aussi importante à un ami de la veille ?

En y réfléchissant, mon avenir ne me paraissait pourtant pas si assuré : jusqu’à présent mes emprunts étaient modérés et ne dépassaient pas mes appointements. Naturellement, je ne connaissais pas encore à combien s’élèveraient ces appointements, mais j’avais tout lieu de supposer que si je faisais gagner à mon bienfaiteur son pari, il m’assurerait une belle situation, pourvu, bien entendu, que je sois à la hauteur de ma tâche.

J’étais sûr de cette dernière condition et je pouvais répondre ; de ma compétence : je gagnerais certainement mon pari, car j’avais toujours été veinard.

J’estimais mes appointements à un chiffre variable de six cents à mille livres par an ; admettons six cents livres pour la première année avec augmentation progressive, proportionnée à mon mérite. Pour le moment j’étais endetté d’une somme équivalente à ma solde de première année, car, bien que tout le monde ait rivalisé d’empressement pour me prêter de l’argent, j’avais pu restreindre mes emprunts à trois cents livres ; les autres trois cents livres représentaient le montant de mes acquisitions et le fonds de réserve nécessaire à ma subsistance pour l’année. J’avais bien l’intention de ne pas dépenser plus que mes appointements de la deuxième année, pendant les dernières semaines du mois ; mais, pour cela, il me fallait ouvrir l’œil, me montrer prudent et économe.

À la fin du mois, mon bienfaiteur devait revenir de son voyage ; tout irait bien pour moi à ce moment-là : je répartirais entre mes créanciers le montant de ma solde de deux années et prendrais immédiatement possession de mes fonctions.

Le dîner fut des plus brillants et comportait quatorze convives : le duc et la duchesse de Shojreditch ; leur fille, lady Anne-Graçe-Eleonore-Celeste de Bohun ; le comte et la comtesse de Newgate ; le vicomte Cheapside ; lord et lady Blatherskite. D’autres invités moins « gratin ». Enfin, le ministre, sa femme et sa fille, et une amie de sa fille nommée Partia Laugham, délicieuse jeune fille de vingt-deux ans dont je tombai amoureux en moins de deux minutes ; je dois avouer que je lui inspirai la même passion (c’était d’ailleurs visible à l’œil nu).

Pendant que tout le monde était réuni au salon et échangeait des salamalecks en attendant le dîner, un domestique annonça : Mr Lloyd Hastings.

Après avoir salué le maître et la maîtresse de maison, Hastings m’aperçut et vint droit à moi en me tendant la main, mais il s’arrêta net au moment de serrer la mienne et me dit d’un air très embarrassé : — Je tous demande pardon, Monsieur, je croyais vous connaître.

— Mais vous me connaisses parfaitement, vieil ami.

— Non, que je sache. Seriez-vous par hasard le… le… ?

— Le phénomène au fameux gilet ! Vous l’avez dit, n’ayez peur de m’appeler par mon surnom ; j’y suis habitué.

— Quelle bonne surprise, par exemple ! J’ai bien vu deux ou trois fois votre nom agrémenté de ce surnom, mais il ne pouvait pas me venir à l’esprit que vous étiez ce Henry Adams auquel ou faisait allusion. Il y a à peine six mois, vous étiez commis chez Blake Hopkins à San-Francisco, et travailliez des heures supplémentaires la nuit pour m’aider à mettre en ordre et vérifier la comptabilité de la Gould Curry Extension. Vous voilà maintenant à Londres, un colossal millionnaire et une grande célébrité ? — C’est à se demander si nous sommes en plein conte des Mille et une Nuits. Mon cher, je crois rêver ; ne vous étonnez pas s’il me faut quelques instants pour revenir de ma stupéfaction.

— Je suis aussi ébahi que vous, Lloyd, et n’y comprends plus rien moi-même.

— J’en reste tout « baba », mon cher ; et dire qu’il y ajuste trois mois aujourd’hui nous dînions ensemble à la gargote des mineurs !

— Vous vous trompez, c’était au What Cheer.

— Ah oui, parfaitement ; au What Cheer ; nous nous sommes rencontrés là à deux heures du matin ; nous avons pris une côtelette et du café pour nous remettre d’un labeur pénible de six heures passées sur les comptes de l’Extension ; j’avais même essayé de vous persuader de me suivre à Londres, en vous promettant d’obtenir votre congé et de subvenir aux frais du voyage ; je vous garantissais une part des bénéfices si notre affaire réussissait. Vous m’avez envoyé promener, me prédisant que je ferais un fiasco complet et alléguant que vous ne vouliez pas courir le risque de lâcher la proie pour l’ombre.

Et maintenant, nous voici pourtant ici ! C’est à n’y pas croire. Dites-moi ce qui vous a amené à Londres, et quelle circonstance vous a si brillamment mis le pied à l’étrier ?

— Oh ! le simple fait du hasard. C’est un long roman à vous raconter, presque un problème. Je vous mettrai au courant de tout cela, mais pas maintenant.

— Quand donc ?

— À la fin du mois.

— Comment, il me faudra encore attendre plus de quinze jours ? C’est une dure épreuve pour ma curiosité. Voyons, promettez-moi votre récit pour dans huit jours.

— Impossible. Vous verrez pourquoi. Mais à propos, comment vont vos affaires ?

Sa physionomie changea en une clin d’œil et il me dit avec un profond soupir :

— Vous étiez un vrai prophète, Hal, un vrai prophète. Si seulement je n’étais pas venu ici ! J’aime mieux me taire à ce sujet, voyez-vous.

— Au contraire, confiez-moi votre déception. Venez chez moi ce soir, après cette réception, et racontez-moi ce qui vous arrive.

— Vraiment ? Vous croyez ? et ce disant ses yeux se remplirent de larmes.

— Oui, je veux que vous ne me cachiez rien.

— Ah ! merci. Je trouve donc encore une âme compatissante, un cœur généreux qui s’intéresse à mes affaires ! Je devrais vous remercier à genoux.

Il saisit ma main et la pressa fortement.

Il paraissait tout réconforté et décidé à être très gai pendant le dîner ; ce dernier se fit attendre. Il arriva ce qui est inévitable avec ce déplorable et navrant système anglais qui fait passer avant tout la question de préséance ; on ne dîna pas pour ne pas enfreindra le protocole. Les Anglais d’ailleurs prennent toujours la précaution de manger chez eux lorsqu’ils sont invités à dîner, car ils se méfient du tour ; ils devraient bien avertir les étrangers qui donnent en plein dans le panneau.

Naturellement, ce dîner manqué ne fut une surprise pour aucun de nous, qui connaissions ces louables habitudes anglaises ; mais Hastings, qui n’était pas initié à ce genre de facétie, trouva la plaisanterie de fort mauvais goût.

Nous offrîmes nos bras aux charmantes invitées pour nous diriger vers la salle à manger : là, les discussions commencèrent. Le duc de Shoreditch réclama pour lui la préséance et la présidence de la table, alléguant sa qualité de délégué du roi ; il devait avoir le pas sur un ministre qui ne représente, somme toute, que la nation.

Je ne cédai pas, bien décidé à maintenir mes droits : dans tous les journaux mondains, je prenais rang avant les ducs, à l’exception de ceux de la famille royale. J’avais donc le pas aujourd’hui sur le duc de Shoreditch et je m’empressai de le faire observer.

La discussion dura tant et si bien qu’il fut impossible de trancher la question ; nous avions d’ailleurs tous doux usé d’arguments probants ; lui, essayant d’invoquer à tort sa naissance et sa descendance directe de Guillaume le Conquérant, moi, me déclarant très proche parant d’Adam (comme mon nom l’attestait) ; lui, somme toute, n’appartenait qu’à une branche collatérale très récente.

En fin de compte, nous remontâmes ou salon sans avoir dîné, avec le même cérémonial que tout à l’heure : là, un lunch debout nous attendait ; nous pûmes attraper des sardines et quelques fraises, et les manger sans nous occuper cette fois de l’étiquette et de la préséance ; en pareil cas le procédé employé est bien simple : pour couper court aux tergiversations, les deux invités du plus haut rang jettent en l’air un shilling ; celui qui gagne a droit à la fraise, l’autre prend le shilling ; les deux ; suivants font la même chose ; les autres les imitent jusqu’à extinction.

On apporta ensuite des tables et nous entamâmes tous une partie de cribbage : la mise était de 50 centimes. Les Anglais ne considèrent pas le jeu comme un simple amusement ; il faut qu’ils gagnent ou perdent quelque chose (peu importe quoi), sans cela ils ne toucheraient jamais une carte.

La partie fut des plus agréables, au moins pour miss Laugham et moi ; sa présence me troublait tellement que je fus incapable du compter mon levées et que je ne m’apercevais même pas quand je retournais un atout. J’étais sûr de perdre dans ses conditions et comme d’ailleurs la jeune fille n’avait pus plus la tête au jeu que moi, nous faisions deux pitoyables partenaires. Nana ne savions qu’une chose : c’est que nous étions au comble du bonheur, au sixième ciel, et que nous ne voulions pas en descendre.

J’eus le courage de lui avouer mon amour ; oui, j’eus cette force de volonté ! À ma déclaration, elle rougit jusqu’à la racine des cheveux, mais me répondit d’un air radieux, qu’elle aussi m’aimait.

Oh, quelle délicieuse soirée ! Toutes les fois que je marquais un point, j’ajoutais un petit mot à son intention ; à son tour, elle comptait les levées en ripostant gentiment. Je ne pouvais plus dire un mot, sans ajouter : « Que vous êtes délicieuse ! » Elle reprenait : « Quinze deux, quinze quatre, quinze six, et une paire font huit, et huit font seize. C’est bien cela, n’est-ce-pas ? » Et, ce disant, elle me regardait de côté à travers ses jolis cils blonds. Dieu qu’elle était délicieuse et fine pendant cette partie !

Je fus très loyal et droit vis-à-vis d’elle, et lui déclarai que je ne possédais pas un sou vaillant en dehors du fameux billet d’un million de livres dont elle avait tant entendu parler, J’ajoutai naturellement que ce billet ne m’appartenait pas ; mon aveu ne fit que piquer sa curiosité ; alla ma demander de lui raconter mon histoire sans omettre un détail ; mon récit la fit tordre de rire.

Je me demanda ce qu’elle pouvait bien trouver de ai risible à mon aventure ? À chaque nouveau détail, son hilarité augmentait et je dus plusieurs fois interrompre mon récit pour lui permettre de reprendre haleine.

Ce rire devenait inquiétant ! J’ai bien vu des gens pris de fou-rire, mais jamais en entendant le récit d’une histoire aussi triste et d’aventures aussi désagréables pour celui qui est en cause.

Malgré cela je l’aimais à la folie, enchanté de voir qu’elle savait tout prendre du bon côté ; une femme de cette heureuse trempe de caractère me serait des plus précieuses, au train où marchaient mes affaires !

Je lui dis naturellement que j’avais déjà dépensé par anticipation deux années de mes appointements ; elle me répondit que cela lui était égal, pourvu que je susse modérer mes dépenses et que je n’empiétasse pas sur ma troisième année de solde. Elle parut pourtant un peu préoccupée et me demanda si je ne me trompais pas, et si j’étais bien sûr du chiffre des appointements que je devais toucher la première année. Cette question, quoique pleine de bon sens, me donna un peu à réfléchir sur ma situation, mais elle me suggéra en même temps cette heureuse réponse :

— Portia, ma chère Portia, consentiriez-vous à m’accompagner le jour où je dois avoir un entretien avec mes deux bienfaiteurs ?

Elle hésita un instant, puis me répondit :

— Pourquoi pas, si ma présence doit vous encourager ou vous servir en quoi que ce soit. Cependant, ce ne serait peut-être pas très convenable, qu’en dites-vous ?

— C’est bien mon avis, au fond : mais voyez-vous, cette entrevue doit avoir une telle importance pour notre avenir, que…

— Entendu, j’irai avec vous ; tant pis pour le « qu’en dira-t-on ? », me répondit-elle, dans un élan sublime d’enthousiasme. Je serais si heureuse de vous rendre service !

— Me rendre service, ma chérie ? Mais c’est vous qui jouerez le rôle principal dans cette entrevue. Vous êtes si jolie, si délicieuse, si captivante, que votre seule présence va faire doubler mes appointements ; devant vous, mes deux vieux milliardaires n’oseront pas marchander mes services.

Ah ! si vous aviez vu son joli teint s’illuminer et ses yeux briller de joie, quand elle me répondit :

— Vilain flatteur ; dans tant ce que vous venez de dire, il n’y a pas un mot de vrai ! J’irai quand même avec vous, ne fût-ce que pour vous prouver que tout le monde ne me voit pas avec les mêmes yeux que vous.

Ces paroles me réconfortèrent si bien et dissipèrent si complètement mes doutes que, dans mon for intérieur j’estimai mes appointements de la première année à un minimum de douze mille livres. Je ne fis pas part à Portia de mes espérances bien fondées, préférant lui ménager cette bonne surprise.

En rentrant chez moi, tout le long du chemin, j’étais passablement dans les nuages ; Hastings parlait, mais bien en pure perte, car je ne lui répondis pas un traître mot. Quand nous entrâmes dans mon petit salon, il s’extasia sur le confort et le luxe de mon installation :

— Oh, mon cher, laissez-moi m’arrêter pour admirer à mon aise votre palais, car c’en est un véritable ! Rien n’y manque, depuis le foyer, gai et hospitalier, jusqu’à la table engageante et copieusement servie. — La vue de cet intérieur somptueux ne me révèle pas seulement l’étendue de vos richesses ; elle me pénètre jusqu’à la moelle des os, jusqu’au plus intime de mon être, en me convainquant de ma pauvreté, de mon intime et trop réelle misère.

Que le diable l’emporte avec son compliment ! Il me tira de ma torpeur et me rappela soudain que tout cet édifice somptueux était bâti sur terrain creux, sur une couche de sol à peine épaisse d’un centimètre, et minée par un cratère.

Je ne m’aperçus que trop que je rêvais, complètement perdu dans les nues.

Oui, voilà bien la triste réalité de ma situation : pas dettes, rien que des dettes ; pas un sou vaillant devant moi ; une délicieuse jeune fille m’offre son cœur, trésor incomparable, moi, de mon côté, je ne puis mettre en ligne que des appointements plus que problématiques ! C’est bien fini ; je suis ruiné, perdu à tout jamais !

— Mais, Henri, reprit mon ami, une simple parcelle de vos revenus quotidiens suffirait à…

— De mes revenus quotidiens ? Tenez, asseyons-nous en face de cette bouteille de vieux whisky et causons ; mais, au fond, peut-être avez-vous faim ? Asseyez-vous en tout cas.

— Je n’ai pas faim et me sens peu d’appétit ces jours-ci ; mais, je veux bien boire avec vous et même je vous assure que je vous tiendrai tête dignement.

— Entendu, je suis votre homme. Commençons, mais, pour nous mettre de bonne humeur, dévidez-moi votre histoire.

— Dévider mon histoire, quoi ? Encore une fois ?

— Comment, encore ? Que voulez-vous dire par là ?

— Je vous demande si vous voulez l’entendre encore une fois ?

— L’entendre encore une fois ; mais vous plaisantez. — Voyons, mon cher, ne vous servez pas de pareilles rasades ; vous n’en avez certes pas besoin.

— Décidément, Henri, vous m’inquiétez ! Vous n’avez pas l’air de vous douter que je vous ai raconté toute mon histoire en venant ici.

— Vous ?

— Oui, moi.

— Je veux bien être pendu si j’en ai compris un traître mot.

— Henri, voyons, tu deviens fou ! Je me demande ce qui te passe par la tête, depuis ta réception chez le ministre ?Prompt comme l’éclair je lui répondis par cet aveu :

— Ce qui me passe par la tête ? la plus délicieuse jeune fille que j’aie jamais vue ; et, qui plus est, son cœur m’appartient.

En entendant cette révélation, il bondit sur moi, me prit les mains et les secoua à me rompre les os ; cette fois, il me pardonna de n’avoir pas écouté son histoire pendant que nous cheminions ensemble.

En brave ami résigné qu’il était, il s’assit et en recommença le récit ; voici en deux mots l’exposé de ses vicissitudes :

Il était venu en Angleterre pour lancer une affaire qu’il croyait excellente : il s’agissait de placer des actions et pour le compte des propriétaires de la mine connue sous le nom de Gould Curry Extension. Ces actions représentaient un capital d’un million de dollars ; tout ce qu’il obtiendrait en plus serait du boni pour lui et lui appartiendrait.

En se donnant un mal énorme, en jouant de tous les expédients honnêtes et malhonnêtes, il avait dépensé tout ce qu’il possédait sans pouvoir trouver un seul capitaliste décidé à accueillir ses propositions. Et pour comble de malheur il lui faudrait rendre compte de sa mission à la fin du mois. Il était bel et bien ruiné !

Tout d’un coup il se mit à sauter en l’air et me cria : — Henri, vous pouvez me tirer de cette impasse ! Vous seul pouvez sauver ma situation. Le voulez-vous ? — Dites, répondez-moi vite ?

— Dites-moi comment, mon cher ; parlez vite.

— Donnez-moi un million et mon passage pour l’Amérique ; en échange je vous abandonne toutes les actions de la mine. Voyons, acceptez-vous ?

À cette proposition, je sentis mon sang se glacer dans mes veines ; j’avais envie de lui crier :

— Mais, mon pauvre Lloyd, vous oubliez que je suis moi-même un panné, un pauvre diable sans un sou vaillant et pourri de dettes !

Pourtant, je fis bonne contenance et j’essayai de maîtriser mon émotion en serrant fortement la mâchoire ; tel un Capitaliste sûr de lui-même, je lui répondis avec un aplomb imperturbable :

— Eh bien oui, Lloyd, je vous sauverai.

— Oh ! merci mille fois, mon cher ami ; mon bonheur est désormais assuré. Si seulement je pouvais…

— Laissez-moi achever, Lloyd. Je vous sauverai, mais à ma façon ; car je veux que maintenant vous n’ayez plus à courir le moindre risque. Je n’ai pas besoin d’acheter des mines ; je préfère au contraire laisser en circulation mes capitaux ; mon crédit n’en sera que plus grand à Londres. Voici donc ce que je vais faire : je connais la mine dont vous parlez et suis édifié sur son immense valeur ; je peux donc en répondre les jeux fermés. Vous allez vendre dans la quinzaine pour trois millions d’actions comptant en vous servant de mon nom ; après cela nous ferons la répartition des actions.

Mon idée lui sourit tellement qu’il se mit à danser une sarabande folle ; dans sa joie, il aurait tout brisé autour de lui si je n’avais apporté bon ordre à son délire en le ligotant.

Il se calma enfin, disant d’un air béat :

— Moi, me servir de votre nom ! mais est-ce bien possible ? Ces riches Londoniens vont se précipiter chez moi pour attraper des actions ; ce sera une vraie course au clocher. Ma fortune est faite maintenant et assurée ; mais soyez tranquille, je n’oublierai jamais que je vous dois mon bonheur, ça, je vous le jure.

En moins de vingt-quatre heures tous les richards de Londres furent sur pied et vinrent chez moi : je les reçus en leur disant tout bonnement : « C’est vrai, je lui ai permis de se recommander de moi. Je le connais, et j’estime sa mine à sa juste valeur ; lui, est un homme de tout repos ; quant à sa mine, elle vaut dix fois ce qu’il en demande. »

Pendant tout ce joyeux temps, je passais mes soirées chez le ministre auprès de ma chère Portia ; je ne lui parlai pas de la mine, voulant lui ménager une surprise. Nous filions le parfait amour, causant avenir, bonheur, carrière, appointements, amour ; bref forgeant mille projets. Vous ne Vous figurez-pas, mon cher, combien tout cela intéressait la femme du ministre et sa fille ; toutes deux s’ingéniaient à détourner l’attention du ministre pour l’empêcher d’interrompre mon récit.

Les deux dames étaient délicieuses de finesse.

À la fin du mois, j’avais un million de dollars à mon crédit, réparti entre les banques de Londres et celles du Comté. Hastings comme moi était ravi. Correctement vêtu, je me fis conduire en voiture à la maison de Portland Place et m’assurai par une inspection rapide de l’extérieur de l’hôtel que mes deux individus étaient de retour ; de là, je retournai chez le ministre pour chercher ma chère Portia ; nous repartîmes en voiture pour Portland Place et causâmes appointements tout le long de la route. Cette question brûlante donnait à sa beauté un caractère particulier ; la voyant si fiévreuse et en même temps si irrésistible, je ne pus m’empêcher de de lui dire.

— Ma chérie, vous êtes si ravissante qu’on n’osera jamais m’offrir moins de trois mille dollars par an.

— Henri, Henri, reprit-elle, vous n’y songez pas.

— Laissez-moi faire et fiez-vous à moi ; avec des yeux comme les vôtres, tout ira pour le mieux, j’en réponds.

Malgré mon affirmation, elle n’était pas convaincue et je dus remonter son courage tout le long de la route. — Elle ne cessa de me dire :

— Henri, n’oublions pas que si vous demandez trop, on ne vous accordera pas d’appointements. Que deviendrons-nous alors, sans aucune ressource, sans possibilité de gagner notre vie ?

Nous fûmes reçus par le même domestique qui m’avait ouvert la porte il y a un mois, et je me trouvai en face des deux mêmes individus. Ils regardèrent avec surprise la ravissante créature qui m’escortait, mais je leur dis sans hésiter :

— Cette jeune fille, Messieurs, est mon futur soutien, mon compagnon dans la vie.

Puis je présentai ces messieurs à Portia en déclinant leurs noms et qualités. Ils n’en parurent même pas surpris ; ils me croyaient sans doute capable de consulter le « Bottin de Londres ».

Ils nous firent très aimablement asseoir et redoublèrent d’empressement autour de Portia pour la mettre à l’aise. Je pris la parole et dis :

— Messieurs, je viens vous rendre compte de mon mandat.

— Nous serons ; enchantés de vous entendre, reprit mon bienfaiteur, car il nous tarde de savoir qui de nous deux, mon frère Abel ou moi, a gagné son pari. Si vous me faites gagner, vous aurez tout ce qu’il est en mon pouvoir de vous donner. — Avez-vous le billet d’un million de livres ?

— Le voici, Monsieur, répondisse en le lui tendant.

— J’ai gagné, hurla-t-il, en tapant dans le dos d’Abel. Qu’en dites-vous, mon frère ?

— Je dis que c’est bien le même billet, et que je perds bel et bien vingt mille livres. Je ne l’aurais jamais cru.

— Ce n’est pas tout, Messieurs, ajoutai-je : j’ai encore une très longue histoire à vous raconter. Il faut que vous me laissiez revenir pour vous narrer mes hauts faits pendant ce mois ; cela en vaut la peine, je vous assure. En attendant, regardez ceci :

— Quoi ? Un certificat de dépôt de deux cent mille livres ; et à votre nom ?

— Oui, et à mon nom ! J’ai gagné cette fortune, en me serrant pendant trente jours de la petite somme que vous m’aviez prêtée. Et, chose curieuse, je ne m’en suis servi que pour acheter diverses bagatelles et pour demander delà monnaie, du reste sans succès.

— Ça, mon cher, c’est renversant. Vous êtes un homme de premier ordre. Ce que vous dites est vrai ?

— Absolument vrai, et je vais vous le prouver.

Portia, elle aussi, n’en revenait pas ; ouvrant des yeux comme des portes cochères, elle me demanda :

— Voyons, Henri, cet argent est bien à vous ?

Mais vous m’avez raconté des balivernes ?

— J’en conviens, ma chérie ; mais vous allez me pardonner, je suppose ?

Elle fit la moue et me répondit :

— Ce n’est pas si sûr que cela ; vous êtes un mauvais drôle de vous moquer de moi ainsi.

— Voyons, ma chère Portia, ne vous fâchez pas ; j’ai voulu plaisanter et rien de plus. Maintenant, allons-nous-en.

— Non, non, attendez, me dit mon bienfaiteur. Vous oubliez la situation que je vous ai promise.

— Ah ! oui, c’est juste ? Je vous remercie de tout mon cœur ; mais, vraiment, je n’en ai pas besoin.

— Rappelez-vous que je vous offre tout ce qu’il est en mon pouvoir de mettre à votre disposition.

— Merci mille fois ; merci encore ; vos offres, même les plus généreuses, ne sauraient me tenter.

— Henri, vous me confondez, Vous remerciez à peine votre excellent bienfaiteur ; laissez-moi au moins le faire pour vous et lui témoigner notre gratitude.

— Je veux bien, ma chère ; je vous délègue mes pouvoirs ; voyons, comment allez-vous vous y prendre ?

Elle se leva, marcha droit vers le vieux monsieur, s’assit sur ses genoux, passa ses bras autour de son cou et l’embrassa à pleine bouche. Au même instant les deux frères éclatèrent de rire à l’unisson. Moi, je restais pétrifié, absolument médusé, comme bien vous le pensez. Portia cria de sa jolie voix claire :

— Papa, il vous dit que vous n’avez rien d’assez bien à lui offrir comme situation ! C’est un soufflet pour moi.

— Comment, ma chérie, repris-je, vous l’appelez papa ?

— Mais oui, je vous présente mon beau-père, et un beau-père que j’adore. Vous comprenez, maintenant, pourquoi je me tordais de rire, lorsque vous m’avez raconté à la réception du ministre, ne connaissant pas ma parenté, comme quoi la combinaison de mon père et de l’oncle Abel vous mettait dans un pétrin complet ?

À ces mots, je parlai sans détours, bien décidé que j’étais à frapper droit au but :

— Maintenant, mon cher Monsieur, permettez-moi de retirer ce que je viens de dire. Il y a une situation que j’accepte de vous immédiatement.

— Laquelle ?

— Celle de votre gendre.

— Parfait, parfait. Mais je dois vous faire remarquer que, n’ayant jamais rempli les fonctions de gendre, vous allez vous trouver très embarrassé pour me fournir des certificats « ad hoc ».

— Cela ne fait rien ; prenez-moi à l’essai, je vous en conjure ; ne fût-ce que pour trente ou quarante ans. Si après cela je…

— Eh bien soit ! C’est entendu. Je vous accorde cette petite faveur. Emmenez Portia ; elle est à vous.

Inutile de me demander si nous étions heureux ! Portia et moi, nous nous sentions transportés au sixième ciel. Quand Londres eut vent de mon histoire, un jour ou deux plus tard, et qu’on connut mes pérégrinations avec le fameux billet de banque, vous devinez d’avance si la fin de mon aventure fit les frais de toutes les conversations. On jacassa beaucoup sur notre compte.

Mon beau-père reporta ce cher billet de banque à la banque d’Angleterre et l’encaissa ; celle-ci, par une attention très délicate, annula le billet et en fit cadeau à mon beau-père. Le jour de notre mariage, le père de Portia nous offrit ce billet à tous les deux ; depuis ce jour, vous pouvez le voir soigneusement encadré, pendu dans notre chambre à coucher. Et je vous assure que je le vénère, ce morceau de papier, lui qui m’a valu ma chère Portia !

Sans lui, en effet, je ne semis peut-être pas resté à Londres, je n’aurais jamais été admis à la réception du ministre ; par conséquent, je n’aurais pas vu Portia.

Aussi je ne cesse de répéter à mes amis :

— Vous voyez bien ce billet d’un million de livres ! Il ne m’a servi qu’à faire une seule emplette dans ma vie, mais cette emplette, je ne l’ai même pas payée le dixième de sa valeur réelle.