Trois Quêtes de Perceval Gallois

Extraits de

Les Romans de la Table Ronde

Par

Jacques Boulenger

(1925)

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Quête du destrier noir

Un jour, son cheval, qui marchait depuis le matin, mit le pied dans un trou et tomba si malheureusement, tant il était recru, qu’il se rompit le cou. Perceval se releva meurtri, mais sans grand mal, et reprit son chemin à pied. Il alla ainsi jusqu’à la nuit, et comme il se sentait très las, et qu’il ne voyait ni abri ni maison, il s’étendit sous un arbre et s’endormit.

Or, à minuit, il s’éveilla : devant lui se tenait une femme, on ne peut plus belle et avenante, qui lui demanda ce qu’il faisait là.

— Ni bien ni mal, répondit-il, mais, si j’avais un cheval, je m’en irais volontiers.

— Qu’à cela ne tienne ! Je vais t’amener le plus beau destrier qui soit.

Perceval accepta, car il était simple de cœur et ne songeait pas à malice : et la femme rentra dans l’ombre, puis en ressortit presque aussitôt, menant en main un grand cheval, le mieux fait et le plus richement harnaché qu’on ait jamais vu ; sachez en effet que le frein et les étriers en étaient de fin or et les arçons d’ivoire tout gemmé de pierreries et émaillé de fleurettes ; mais l’œil luisait comme un charbon ardent et la robe était si finement noire que c’était merveille de la voir.

D’abord qu’il aperçut ce destrier, Perceval éprouva une sorte d’horreur : mais, preux comme il était, il sauta en selle hardiment, piqua des deux et le cheval partit comme un carreau d’arbalète, de manière qu’en peu de temps il fut bien loin de la forêt. La lune luisait claire et Perceval s’ébahissait à voir passer si vite les bois et les champs ; mais, quand il se trouva à l’entrée d’une obscure vallée au fond de laquelle miroitait un lac noir, et qu’il aperçut que le destrier volait droit vers cette eau sur quoi n’était ni pont ni planche, il eut si grand peur qu’il leva la main et se signa. Aussitôt l’Ennemi, chargé du poids de la Croix qui était trop lourd pour lui, poussa un hurlement épouvantable et jeta son cavalier à terre, puis il sauta dans le lac qui brasilla et d’où jaillirent flammes et étincelles : tel un bûcher ardent où tombe une pierre. Par quoi Perceval le Gallois comprit que c’était le diable qui l’avait emporté.

Il s’écarta de l’eau le plus qu’il put, afin d’échapper aux assauts des démons, s’agenouilla et, tendant les mains vers le ciel, remercia Dieu de bon cœur. Jusqu’à l’aube, il pria de la sorte ; mais, quand le soleil eut fait son tour au firmament et que le jour clair et beau eut abattu la rosée, il se remit en marche vers l’Orient.

La recluse

Il chemina tant qu’à vêpres, il arriva près d’une maison forte où il fut très bien hébergé. Le lendemain, il fut entendre la messe, et comme il sortait de la chapelle, il s’entendit appeler par son nom. Il s’approcha d’une petite fenêtre d’où venait la voix et aperçut une recluse : à peine l’eût-on crue vivante, tant elle était maigre et desséchée.

— Perceval, Perceval, lui dit-elle, je sais bien qui vous êtes ! Ne me reconnaissez-vous pas ?

— Non, dame, par ma foi !

— Sachez que je suis votre tante. Jadis j’étais une des riches dames de ce monde, et pourtant cette richesse ne me plaisait point autant que la pauvreté où vous me voyez à cette heure.

Perceval alors lui demanda des nouvelles de sa mère dont il ignorait si elle était morte ou vive, car il ne l’avait pas vue depuis très longtemps.

— Beau neveu, dit la recluse, jamais plus vous ne la rencontrerez, si ce n’est en songe, car elle mourut de chagrin après votre départ pour la cour du roi Artus.

— Notre Sire ait pitié de son âme ! répondit Perceval. Certes la perte que j’en ai faite me chagrine cruellement. Mais, puisque Dieu l’a voulu, il me la faut souffrir ; ma mère est à présent où il nous faudra tous venir.

Ce disant, des larmes lui tombaient des yeux, très grosses. Au bout d’un moment il ajouta :

— Dame, je suis en quête du Saint Graal, qui est chose si célestielle que je voudrais bien le conseil de Dieu : ne m’en pourriez-vous dire quelque chose ?

— Beau neveu, c’est la plus haute quête qui ait jamais été entreprise, et il y aura tant d’honneur pour celui qui la mènera à bonne fin que nul cœur d’homme ne le saurait concevoir. Sachez qu’il y a eu en ce monde trois tables principales. La première fut celle où le Sauveur fit la sainte Cène avec les apôtres, celle qui porta la nourriture du ciel, propre aux âmes comme aux corps, et qui fut établie par l’Agneau sans tache, sacrifié pour notre rédemption.

« La deuxième fut fondée par Joseph d’Arimathie à l’image de la première : ce fut la table du Saint Graal ; et il s’y trouvait un siège qui avait été fait en mémoire de celui où Jésus-Christ s’assit le jour de la Cène et où jamais nul ne prit place depuis Moïse l’impudent, qui fut englouti dans la terre.

« La troisième fut établie par le conseil de Merlin en l’honneur de la sainte Trinité et elle eut nom la Table ronde pour signifier la rondeur du monde ; aussi voit-on que les chevaliers de la Table ronde sont venus de toutes les contrées où fleurit la chevalerie, soit en chrétienté, soit en payennerie ; et tous ceux qui y sont admis y siègent égaux, sans nulle préséance. Mais, comme l’a prédit Merlin, personne ne pourra s’asseoir au siège périlleux sans risquer le sort de Moïse, hormis le vrai chevalier, le promis, le désiré, qui conquerra la vérité du Saint Graal.

« Notre Sire a voulu que Galaad fût celui-là. Et je vous dirai pour quelle raison les portes et les fenêtres du palais se fermèrent d’elles-mêmes avant qu’il apparût à la cour et pourquoi ses armes étaient vermeilles. Le Sauveur promit à ses apôtres durant sa Passion qu’il les viendrait visiter : c’est pourquoi, le jour de la Pentecôte, comme ils étaient réunis dans une maison dont tous les huis étaient clos, le Saint Esprit descendit sous la semblance d’une flamme pour les réconforter, et il les envoya par les terres étrangères prêcher le nom de Dieu et enseigner les saints Évangiles. De même, le vrai chevalier vint sous des armes couleur de feu, et il entra dans la salle bien que toutes les portes en fussent closes, et ce même jour fut entreprise la quête du Graal.

« Sachez que Galaad la mènera à bien, accompagné de deux chevaliers, dont l’un sera vierge et l’autre chaste. Bohor de Gannes sera celui-ci. Vous serez l’autre si vous vous gardez de l’Ennemi et maintenez votre corps net de toute tache de luxure, comme il est à cette heure. Sinon vous perdrez, comme Lancelot, l’honneur d’être compagnon de la Table du Saint Graal. »

Perceval répondit qu’ainsi ferait-il s’il plaisait à Dieu ; et il demeura tout le jour avec sa tante. Mais le lendemain, après la messe, il prit congé et, monté sur un bon destrier qu’on lui avait donné, il s’en fut par la haute forêt.

La tentation

Vers le soir, il parvint au rivage de la mer. Là, au bord des flots, s’élevait un riche pavillon, de forme ronde comme est le monde, d’où sortit, sitôt qu’il en fut proche, une des plus belles demoiselles qui se soient jamais vues en septentrion car sachez que ses cheveux semblaient d’or fin plutôt que de poil tant ils étaient luisants et bien colorés ; son front était haut, plein, lisse comme s’il eût été fait d’ivoire ou de cristal ; ses sourcils brunets et menus ; ses yeux verts, riants, non point trop ouverts ni trop peu ; son nez droit, ses joues blanches et rouges aux endroits qu’il faut ; enfin, que vous dirais-je de plus ? elle était si belle qu’il n’y eut jamais sa pareille, rapporte le conte.

Ainsi faite, elle appela Perceval à grande joie, et, après l’avoir désarmé, elle lui passa au col un riche manteau d’écarlate, tout fourré de martres zibelines ; et lui qui s’était fort lassé à cheminer tout le jour, avisant un lit, il s’y étendit et se prit à dormir.

À son réveil, il eut grand’faim et demanda à manger. Sur-le-champ la pucelle le conduisit à une table couverte de mets et de vins si délectables que jamais devant roi ni empereur il n’y en eut d’aussi précieux. Perceval en mangea et but tout son soûl, et, comme il avait des épices à volonté et que la pucelle lui versait sans cesse du vin, soit blanc, soit rouge, claret, vieux, nouveau, cuit ou rosé, il s’échauffa plus qu’il n’eût dû. Or, tant plus il buvait, tant plus la demoiselle lui semblait belle ; en même temps elle lui disait de très douces paroles, si bien qu’à la fin il la requit d’amour. Elle refusa d’abord et se défendit quelque peu, afin qu’il fût plus ardent et désirant ; mais, quand elle le jugea à point, elle sourit et se coucha.

Perceval venait de s’étendre auprès d’elle lorsqu’il vit son épée à terre. Il allongea la main pour la relever et l’appuyer au lit ; mais, ce faisant, il remarqua la croix vermeille qui était gravée sur le pommeau, et cela lui rappela de se signer : il fit le signe de la croix sur son front. Dans le même moment, le pavillon et la femme s’évanouirent : il ne resta plus autour de lui qu’une fumée noire et une puanteur d’enfer.

— Beau doux Père Jésus-Christ, qui naquîtes de la Vierge Marie, cria-t-il tout effrayé, secourez-moi de Votre grâce ou je suis perdu !

À ces mots, la fumée disparut ; mais il demeura si dolent qu’il eût préféré d’être mort. Il tira du fourreau l’épée qui l’avait sauvé et s’en frappa la cuisse gauche, de façon que le sang jaillit. Puis, se voyant presque nu, ses habits d’une part, ses armes de l’autre, il se mit à pleurer.

— Hélas ! chétif, gémissait-il, mauvais que je suis, qui me suis trouvé si vite au point de perdre cette virginité qu’on ne peut jamais recouvrer !

Cependant, il essuyait son épée et reprenait ses chausses et sa robe ; puis, quand ce fut fait, il pria Notre Seigneur de lui envoyer Son conseil et Sa miséricorde ; enfin il s’étendit sur le rivage, car sa blessure l’empêchait de marcher, et mena toute la nuit grand deuil, suppliant Dieu de lui accorder Sa pitié afin que le diable ne l’induisit plus en tentation.

Au jour levant, il découvrit sur la mer une nef qui cinglait vers lui, vent arrière, et qui semblait voler comme l’oiseau, tant elle allait vite. Quand elle fut proche, il vit qu’elle avait des voiles de soie blanche comme fleur naissante ; et sur le bordage on pouvait lire en lettres d’or :

Ô homme qui veux entrer en moi, garde-toi de te faire si tu n’es plein de foi, et sache que je ne te soutiendrai plus et que je t’abandonnerai si tu tombes jamais en mécreance.

À l’avant se tenait un vieillard vêtu comme un prêtre de l’aube et du surplis ; mais il portait sur la tête, en guise de couronne, un bandeau de soie blanche, large de deux doigts, où étaient tracés des mots par lesquels Dieu était sanctifié.

— Perceval, dit ce prud’homme, seras-tu donc toujours simple d’esprit ? Monte en cette nef et va où ton aventure te mènera. Notre Sire te conduira si tu as foi en Lui.

Là-dessus, il disparut, et Perceval se traîna dans cette nef, et dès qu’il y fut entré, il sentit que sa jambe était guérie.