LA RUELLE AU CLAIR DE LUNE

par

Stefan Sweig

1922

Traduction Française par Olivier Bournac et Alzir Hella, 1927

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Le navire, retardé par la tempête, n’avait pu aborder que très tard le soir, dans le petit port français, et le train de nuit pour l’Allemagne était manqué. Il me fallait donc rester au dépourvu une journée à attendre en un lieu étranger, passer une soirée sans autre attraction que la musique sentimentale et mélancolique d’un café-concert du faubourg, ou encore la conversation monotone avec des compagnons de voyage tout à fait fortuits. L’atmosphère de la petite salle à manger de l’hôtel, grasse d’huile et opaque de fumée, me parut intolérable, et sa crasse grise m’était d’autant plus sensible que mes lèvres gardaient encore la fraîcheur salée du pur souffle marin. Je sortis donc, suivant au hasard la large rue éclairée, jusqu’à une place où jouait une musique municipale, puis plus loin je trouvai le flot nonchalant des promeneurs qui déferlait sans cesse. D’abord, cela me fit du bien d’être ainsi roulé machinalement dans le courant de ces hommes au costume provincial et qui m’étaient indifférents ; mais bientôt je fus excédé de voir après de moi ce passage continuel d’étrangers, avec leurs éclats de rire sans cause, leurs yeux qui me dévisageaient d’un air étonné, bizarre ou ricaneur ; excédé de ces contacts qui, sans qu’il y paraisse, me poussaient toujours plus loin, de ces mille petites lumières et de ce piétinement continuel de la foule. La traversée avait été mouvementée, et dans mon sang bouillonnait encore comme un sentiment d’étourdissement et de douce ivresse : je sentais toujours sous mes pieds le glissement et le balancement du navire ; le sol me semblait remuer comme une poitrine qui respire, et la rue avait l’air de vouloir s’élever jusqu’au ciel. Tout à coup, je fus pris de vertige devant ce bruit et ce tourbillonnement, et pour m’en préserver j’obliquai, sans regarder son nom, dans une rue latérale, puis dans une rue plus petite où mourait peu à peu ce tumulte insensé : ensuite je continuai sans but mon chemin dans le labyrinthe de ces ruelles se ramifiant comme des veines et qui devenaient toujours plus sombres à mesure que je m’éloignais de la place principale. Les grands arcs des lampes électriques, ces lunes des vastes boulevards, ne flambaient plus ici, et au-dessus du maigre éclairage, on commençait enfin à apercevoir de nouveau les étoiles et un ciel noir, nuageux.

Je devais être près du port, dans le quartier des matelots ; je le sentais à cette odeur de poisson pourri, à cette exhalaison douceâtre de varech et de pourriture qu’ont les algues portées sur le rivage par le flux, à cette senteur particulière de parfums corrompus et de chambres sans aération qui règne lourdement dans ces coins, jusqu’à ce que vienne y souffler la grande tempête. Cette obscurité incertaine m’était agréable ainsi que cette solitude inattendue ; je ralentis mon pas, observant maintenant une ruelle après l’autre, chacune différente de sa voisine : ici le calme, ici la galanterie, mais toutes obscures, et avec un bruit assourdi de musique et de voix, qui émanait de l’invisible, du sein de leurs caves, si secrètement qu’on devinait à peine la source souterraine d’où il venait. Car toutes ces maisons étaient fermées, et seule y clignotait une lumière rouge ou jaune.

J’aimais ces ruelles des villes étrangères, ce marché impur de toutes les passions, cet entassement clandestin de toutes les séductions pour les matelots qui, excédés de leurs nuits solitaires sur les mers lointaines et périlleuses, entrent ici pour une nuit, satisfaire dans une heure la sensualité multiple de leurs rêves. Il faut qu’elles se cachent quelque part dans un bas-fond de la grande ville, ces petites ruelles, parce qu’elles disent avec tant d’effronterie et d’insistance ce que les maisons claires aux vitres étincelantes, où habitent les gens du monde, cachent sous mille masques. Ici, la musique retentit et attire dans de petites pièces ; les cinématographes, avec leurs affiches violentes, promettent des splendeurs inouïes ; de petites lanternes carrées se dérobent sous les portes et, comme par signes, avec un salut confidentiel,vous adressent une invite très nette ; par l’entrebâillement d’une porte, brille la chair nue sous des chiffons dorés. Dans les cafés braillent les voix des ivrognes et monte le tapage des querelles entre joueurs. Les matelots ricanent quand ils se rencontrent en ce lieu ; leurs regards mornes s’animent d’une foule de promesses, car ici, tout se trouve : les femmes et le jeu, l’ivresse et le spectacle, l’aventure, grande ou sordide. Mais tout cela est dans l’ombre ; tout cela est renfermé secrètement derrière les volets des fenêtres hypocritement baissés ; tout cela ne se passe qu’à l’intérieur, et cette apparente réserve est doublement excitante par la séduction du mystère et de la facilité d’accès. Ces rues sont les mêmes à Hambourg qu’à Colombo1 et à la Havane ; elles sont les mêmes partout, comme le sont aussi les grandes avenues du luxe, car les sommets ou les bas-fonds de la vie ont partout la même forme ; ces rues inciviles, émouvantes par ce qu’elles révèlent et attirantes par ce qu’elles cachent, sont les derniers restes fantastiques d’un monde aux sens déréglés, où les instincts se déchaînent encore brutalement et sans frein, une forêt sombre de passions, un hallier plein de bêtes sauvages. Le rêve peut s’y donner carrière.

C’est dans une de ces rues-là que je me sentis tout à coup prisonnier. J’avais suivi au hasard un groupe de cuirassiers dont les sabres traînants cliquetaient sur le pavé raboteux. Dans un bar, des femmes les appelèrent ; elles riaient et leur criaient de grosses plaisanteries ; l’un d’eux frappa à la fenêtre, ensuite une voix vomit quelque part des injures, et ils continuèrent ; les rires devinrent lointains, et bientôt je ne les entendis plus. La rue était de nouveau muette ; quelques fenêtres clignotaient vaguement dans l’éclat voilé d’une lune blafarde. Je m’arrêtai et j’aspirai en moi ce silence qui me paraissait étrange, parce que derrière bourdonnait comme un mystère de voluptés et de dangers. Je sentais clairement que cette solitude était mensongère et que, sous les troubles vapeurs de cette ruelle, couvait confusément le feu de la corruption du monde. Mais je restai là, immobile, tendant l’oreille dans le silence. Je n’avais plus conscience de cette ville ni de cette ruelle ; ni de son nom ni du mien ; je sentais seulement que j’étais ici étranger, merveilleusement perdu dans l’inconnu, qu’il n’y avait en moi aucune intention, aucune mission ni aucune relation avec cet entourage, et cependant, je sentais toute cette vie obscure autour de moi, avec autant de plénitude que le sang qui coulait sous mon propre épiderme ; j’éprouvais seulement ce sentiment que rien de ce qui se passait là n’était fait pour moi, et que cependant, tout m’appartenait, ce béatifique sentiment de vivre la vie la plus profonde et la plus vraie au milieu de choses étrangères, ce sentiment qui fait partie des sources les plus vivaces de mon être intérieur et qui, dans l’inconnu, me saisit toujours comme une volupté.

Voici que, soudain, tandis que j’étais là aux écoutes, dans la rue déserte, comme dans l’attente d’un événement inéluctable qui me tirât de cet état somnambulique de contemplation dans le vide, j’entendis retentir quelque part, voilé, assourdi par l’éloignement ou par un mur, un chant allemand, cette ronde toute simple du Freischütz2 : « Belle, verte couronne de jeunes filles ». C’était une voix de femme qui le chantait, très mal, il est vrai, mais c’était encore une mélodie allemande, quelques mots d’allemand dans ce coin étranger du monde, et c’est pourquoi je trouvais que ce chant avait un accent singulièrement fraternel. N’importe d’où il venait, c’était pour moi un salut, la première parole qui, depuis des semaines, m’annonçât mon pays. Qui, me demandai-je, parle ici ma langue ? Quelle personne se sent poussée par un souvenir intérieur à faire résonner hors de son cœur, dans cette rue perdue et dépravée, ce pauvre chant ? Je cherchai à découvrir d’où venait la voix, fouillant l’une après l’autre les maisons qui étaient là plongées dans un demi-sommeil, avec leurs fenêtres aux volets fermés, mais derrière lesquels perfidement clignotait une lumière, et parfois s’agitait le signe de quelque main. À l’extérieur étaient placardées des inscriptions criardes, des affiches tapageuses, et les mots « ale, whisky, bière » indiquaient ici un bar interlope ; mais tout était fermé, repoussant et invitant à la fois le passant. Et toujours, tandis qu’au loin résonnaient quelques pas, la voix s’élevait de nouveau, cette voix qui maintenant lançait plus sonore le trille du refrain et qui, sans cesse, se rapprochait : déjà je repérais la maison. J’hésitai un moment, puis je m’avançai vers la porte, à l’intérieur, que masquait un rideau blanc. Mais, comme je me courbais résolument pour y pénétrer, je vis soudain surgir quelque chose de vivant dans l’ombre du couloir ; une silhouette, manifestement, était là aux aguets, collée contre la vitre, et tressaillit d’effroi ; le visage, que baignait la rougeur de la lanterne suspendue au-dessus de lui, était néanmoins blême de peur ; un homme me dévisagea fixement avec les yeux grands ouverts ; il murmura une sorte d’excuse, et il disparut dans la pénombre de la rue. Cette façon de saluer était étrange. Je le suivis des yeux : disparaissant dans la ruelle, son ombre se distingua encore un peu, confusément. À l’intérieur résonnait toujours la même voix, plus limpide même, à ce qu’il me parut. Cela m’attirait ; je poussai le loquet et j’entrai rapidement.

Le dernier mot du chant tomba dans le silence, comme coupé par un couteau. Et je sentis, effrayé, un vide devant moi, le mutisme et l’hostilité, comme si j’avais brisé quelque chose. Peu à peu, cependant, mon regard distingua les contours de la salle qui était presque vide : un comptoir et une table, le tout n’étant manifestement que l’antichambre d’autres pièces situées derrière et qui, avec leurs portes entrebâillées, la lueur voilée de leurs lampes et leurs vastes lits tout prêts révélaient aussitôt leur véritable destination. Au premier plan, s’appuyant du coude sur la table, une fille, maquillée et fatiguée ; derrière, au comptoir, la patronne, corpulente et d’un gris sale, avec une autre fille, qui n’était pas laide. Mon salut tomba lourdement au milieu, et ce n’est que tardivement qu’un écho ennuyé lui répondit. J’étais mal à l’aise d’être ainsi venu dans cette solitude, dans un silence si tendu et si morne, et volontiers je serais sorti tout de suite ; mais dans mon embarras, je ne trouvai aucun prétexte, et ainsi je pris place avec résignation à la première table. La fille, se rappelant maintenant son devoir, me demanda ce que je désirais boire et, à la dureté de son français, je reconnus aussitôt que c’était une Allemande. Je commandai un verre de bière ; elle alla le chercher et revint avec cette démarche veule qui trahissait l’indifférence, plus encore que la sécheresse de ses yeux paresseusement endormis sous leurs paupières, comme des lumières en train de s’éteindre. Tout machinalement, elle plaça, selon l’usage de ces endroits, à côté du mien, un second verre pour elle. Lorsqu’elle but à ma santé, son regard vide passa sur moi ; ainsi je pus la contempler. Son visage était à vrai dire encore beau et de traits réguliers, mais, comme par une lassitude intérieure, il était devenu vulgaire et semblable à un masque : aucun ressort, les paupières pesantes et la chevelure relâchée ; les joues, tachées par les fards de mauvaise qualité, flasques, commençaient déjà à s’affaisser, et elles tombaient en larges plis jusqu’à la bouche. La robe aussi était mise avec négligence ; la voix était brûlée, rendue rauque par le tabac et la bière. Dans tout cela, je devinais un être fatigué, ne vivant plus que par habitude et mécaniquement. Avec une timidité mêlée d’horreur, je lui lançai une question. Elle répondit sans me regarder, d’un ton indifférent et apathique, sans presque remuer les lèvres. J’avais l’impression de déranger. Derrière, bâillait la patronne ; l’autre fille était assise dans un coin et me regardait comme si elle eût attendu que je l’appelasse. J’aurais voulu partir, mais tout en moi était alourdi ; j’étais là, assis dans cette atmosphère trouble et saturée, chancelant de torpeur comme le sont les matelots, enchaîné à la fois par la curiosité et par le dégoût, car cette indifférence avait un côté excitant.

Brusquement je tressaillis, effrayé par un violent éclat de rire poussé à côté de moi. Et en même temps, la flamme vacilla : au courant d’air qui se produisit, je compris que quelqu’un sans doute venait d’ouvrir la porte derrière mon dos. « C’est encore toi ? railla brutalement, et en allemand, la voix de la femme à côté de moi. Tu rôdes encore autour de la maison, vieux ladre ? Allons, entre donc, je ne te ferai rien. »

Je me tournai d’abord vers celle qui avait vociféré ce salut avec autant de vivacité que si elle eût eu le feu au corps, puis je regardai vers la porte. Et avant même qu’elle fût grand ouverte, je reconnus la silhouette vacillante, le regard plein d’humilité de l’homme qui était auparavant collé à la porte. Il tenait, effarouché, son chapeau à la main, tel un mendiant, et il tremblait sous les vociférations et les rires qui, tout à coup, semblèrent secouer comme une crise le lourd profil de la femme, tandis que derrière, au comptoir, la patronne se mit aussitôt à chuchoter.

« Assieds-toi là, avec la Françoise, ordonna-telle au pauvre diable, lorsque, d’un pas traînant et mal assuré, il se fut rapproché. Tu vois bien que j’ai un monsieur. »

Elle lui cria cela en allemand. La patronne et l’autre fille rirent aux éclats, bien que n’y pouvant rien comprendre, mais elles paraissaient connaître le nouvel arrivant.

« Donne-lui du champagne, Françoise, du plus cher, une bouteille », lança-t-elle en riant. Et puis elle lui dit ironiquement : « Si tu le trouves trop cher, reste dehors, misérable avare. Tu voudrais me reluquer gratis, je le sais ; tu voudrais tout gratis ! »

Sous ce rire cruel, la longue silhouette sembla se ratatiner ; le dos de l’homme s’arrondit en boule, comme s’il eût voulu faire le chien couchant ; sa main trembla lorsqu’il saisit la bouteille et, en se servant, il versa du vin sur la table. Son regard, qui toujours voulait se porter sur le visage de la femme, ne pouvait pas quitter le sol, et il tâtonnait en rond sur le carrelage. C’est alors que, pour la première fois, je vis distinctement sous la lampe ce visage ravagé, émacié et blême, les cheveux moites et rares sur un crâne osseux, les articulations détendues et comme brisées, une misère d’homme, sans aucune force et pourtant non sans un air de méchanceté. Tout en lui était de travers, déjeté et avili, et ses yeux qu’enfin il réussit à lever une fois, mais qui tout de suite se rebaissèrent avec effroi, étaient traversés d’une lueur mauvaise.

« Ne vous inquiétez pas de lui, m’ordonna la fille, en français, et elle me saisit violemment le bras comme si elle voulait me renverser. C’est une vieille histoire entre lui et moi, ce n’est pas d’aujourd’hui ! » Et de nouveau, les dents étincelantes, prêtes à mordre, elle lui cria : « Oui, écoute, vieux finaud. Tu voudrais savoir ce que je dis. J’ai dit que je me jetterais dans la mer plutôt que d’aller avec toi. »

Cette fois-ci encore la patronne et l’autre fille se mirent à rire fortement et bêtement. Il semblait que ce fût pour elles un amusement habituel, une plaisanterie quotidienne. Mais je fus pris de dégoût en voyant comment soudain l’autre fille, avec une tendresse fausse, se pressa vers lui et se mit à lui faire des cajoleries, dont il frissonnait sans avoir le courage de les repousser ; l’horreur me saisit lorsque je vis son regard hésitant rencontrer le mien, son regard fait de crainte, d’embarras et d’humilité. Je frémis de voir la femme qui était à côté de moi, subitement sortie de sa veulerie, jeter des éclairs avec tant de méchanceté que ses mains en tremblaient. Je lançai de l’argent sur la table et je voulus partir, mais elle ne le prit pas.

« S’il te gêne, je le mets dehors, ce chien. Il est là pour obéir ! Allons ! bois encore un verre avec moi. »

Elle s’approcha de moi avec une sorte de tendresse brusque et fanatique qui, je le sus aussitôt, n’était qu’affectation, afin de torturer l’autre. À chacun de ses mouvements, elle regardait sur le côté vers lui, et c’était pour moi une souffrance de voir comment, à chaque geste qu’elle faisait, il se mettait à trembler, comme si on l’avait brûlé au fer rouge. Sans faire attention à elle, je ne regardais que lui, et je frissonnais en sentant maintenant bouillonner chez lui comme une colère furieuse, une envie et un désir passionnés, toutes choses qui disparaissaient aussitôt qu’elle tournait la tête vers lui. À présent elle était tout près de moi, et je touchais son corps qui tremblait de la joie mauvaise de ce jeu ; son visage grossier qui sentait la poudre bon marché, ainsi que l’odeur de sa chair faisandée me faisaient horreur. Pour l’écarter de ma figure, je pris un cigare et, pendant que mon regard parcourait encore la table pour y chercher une allumette, elle lui ordonna brutalement : « Apporte du feu ! »

Je fus encore plus ému que lui devant cette grossière invitation à me servir, et je m’efforçai aussitôt de trouver du feu moi-même. Mais déjà, stimulé par ces paroles qui avaient eu sur lui l’effet d’un coup de fouet, il s’avançait de côté, les jambes flageolantes, et vite, comme s’il eût couru le risque de se brûler au contact de la table, il posa son briquet dessus. Pendant une seconde je croisai son regard : on y lisait une honte indicible et une rage écumante. Ce regard asservi toucha en moi l’homme, le frère. Je sentis l’humiliation par la femme, et j’eus honte avec lui.

« Je vous remercie beaucoup, dis-je en allemand – elle tressaillit – Vous n’auriez pas dû vous déranger. » Alors je lui tendis la main. Il eut une longue hésitation ; puis j’éprouvai le contact de doigts moites et osseux, et, tout à coup, convulsivement, une brusque pression de gratitude. Pendant une seconde, ses yeux brillèrent en me regardant, ensuite ils redisparurent sous ses paupières flasques. Par défi, je voulus le prier de prendre place près de nous et, sans doute, le geste d’invitation était déjà passé dans ma main, car elle s’empressa de lui ordonner : « Retourne t’asseoir là-bas, et ne dérange pas. »

Soudain, je fus pris de dégoût devant cette voix mordante et devant cette cruauté. Qu’avais-je à faire de cette taverne enfumée, cette répugnante prostituée, cet imbécile, cette atmosphère de bière, de tabac et de mauvais parfum ? J’avais besoin d’air. Je tendis l’argent à la femme, je me levai, et je me reculai énergiquement lorsqu’elle se rapprocha de moi, cajoleuse. J’étais honteux de participer à cet avilissement d’un homme, et je fis comprendre clairement, par la fermeté de mon recul, combien peu de pouvoir elle avait sur mes sens.

Alors, méchamment, son sang bouillonna ; un pli grossier se dessina autour de sa bouche, mais elle se garda de prononcer le mot auquel elle songeait ; avec un air de haine non dissimulé, elle se tourna vers lui qui, s’attendant au pire, s’empressa, comme terrorisé par sa menace, de mettre la main à la poche, et ses doigts tremblants en tirèrent une bourse. Il avait peur de rester maintenant seul avec elle, c’était visible, et dans sa précipitation, il avait du mal à dénouer les cordons de sa bourse qui était tricotée et garnie de perles en verre, comme en portent les paysans et les petites gens. Il était facile de remarquer qu’il n’était pas habitué à dépenser rapidement de l’argent, tout au contraire des matelots qui, en un tour de main, le sortent de leurs poches et le font sonner en le jetant sur la table. Il était manifeste qu’il avait coutume de le compter soigneusement et de soupeser les pièces entre ses doigts. « Comme il tremble pour ses liards adorés ! Ça ne vient pas ? Attends un peu ! » fit-elle ironiquement en se rapprochant d’un pas. Il recula effrayé, et elle, voyant son effroi, dit en haussant les épaules et en le regardant avec un dégoût indescriptible : « Je ne te prendrai rien ; je crache sur ton argent. Je sais bien qu’ils sont comptés, tes bons petits liards, et que pas un de trop ne doit s’égarer dans le monde. Mais avant tout – et soudain elle lui tapota contre la poitrine – les petits papiers que tu as cousus là, pour que personne ne te les vole ! »

Et effectivement, comme un cardiaque qui soudain, dans une crise, met la main à sa poitrine, pâle et hésitant, il porta ses doigts à un certain endroit de son vêtement et involontairement ceux-ci y tâtèrent le nid secret, et puis retombèrent, tranquillisés. « Avare ! » fit-elle en crachant. Mais voici que, brusquement, une rougeur passa sur le visage du pauvre martyrisé, et il jeta violemment la bourse à l’autre fille qui d’abord poussa un cri d’effroi et puis éclata de rire, tandis qu’il passait devant elle en courant pour se diriger vers la porte et sortir de là comme d’un incendie.

Un moment encore, elle resta debout, ses yeux brillant de fureur et de méchanceté. Puis ses paupières retombèrent mollement, et la tension de son corps fit place à l’épuisement. En une minute, elle parut avoir vieilli et être toute fatiguée. Quelque chose d’incertain et de vague amortit l’acuité du regard que maintenant elle me lança. Elle était là, debout, comme une femme ivre qui se réveille, éprouvant obscurément un sentiment de honte. « Il va pleurnicher pour son argent, peut-être courir à la police, se plaindre que nous l’avons volé. Et demain il sera encore là, mais il ne m’aura pas. Tous, mais pas lui ! »

Elle alla au comptoir, y jeta les pièces d’argent et d’un trait, engloutit un verre d’eau-de-vie. Un éclair de méchanceté se ralluma dans ses yeux, mais comme troublé par des larmes de rage et de honte. Mon dégoût pour elle fut plus fort que la pitié :

« Bonsoir, fis-je, et je m’en allai.

Bonsoir3 », répondit la patronne. Elle ne tourna pas la tête et eut juste un rire, bruyant et ironique.

La ruelle, lorsque je sortis, était pleine d’ombre et le ciel d’une obscurité compacte et lourde avec, infiniment loin, la lueur de la lune à travers les nuages. Avidement, j’aspirai cet air tiède et pourtant vif ; l’horreur que j’avais éprouvée fit place à un grand étonnement en pensant à la variété des destins et – sentiment qui peut me rendre heureux jusqu’aux larmes – je sentis de nouveau que toujours, derrière chaque carreau de vitre, une destinée est aux aguets ; que chaque porte s’ouvre sur quelque expérience humaine, que la diversité de ce monde est partout et que de même le coin le plus ignoble peut contenir un pullulement de vie intense, de même sur la pourriture reluit l’éclat des scarabées. Le côté répugnant de cette rencontre s’était déjà dissipé, et la tension que j’avais ressentie, aboutissait maintenant à une douce et heureuse lassitude qui aspirait à métamorphoser cette scène en un rêve idéalisé. Involontairement, mon regard interrogateur se porta autour de moi, pour trouver à travers ce fouillis de ruelles tortueuses, le chemin du retour. Voici alors – il fallait qu’elle se fût approchée de moi bien doucement –, voici qu’une ombre surgit à côté de moi.

« Excusez-moi – je reconnus aussitôt l’humble voix –, mais je crois que vous ne vous repérez pas. Puis-je… vous indiquer votre chemin ? Monsieur habite… ? »

Je dis le nom de mon hôtel.

« Je vous accompagne… si vous le permettez », ajouta-t-il aussitôt humblement. L’horreur me saisit, de nouveau. Ce pas glissant et comme fantômal à mon côté, imperceptible presque et pourtant tout près de moi, l’obscurité de la rue des matelots et le souvenir de ce que je venais de voir firent peu à peu place en moi à un sentiment léthargique et confus, irrésistible et sans aucune netteté. Je sentais, sans la voir, de l’humilité dans les yeux de l’homme, et je remarquais le tremblement de ses lèvres ; je savais qu’il voulait s’entretenir avec moi, mais je ne faisais rien pour l’y aider ou pour l’en empêcher, tellement se rapprochait de la léthargie l’état dans lequel je me trouvais et où la curiosité du cœur et l’engourdissement corporel alternaient par vagues. Il toussota plusieurs fois. Je m’aperçus de l’effort inutile qu’il faisait pour parler, mais je ne sais quelle cruauté, qui était passée mystérieusement de cette femme en moi-même, se réjouissait de voir lutter ainsi en lui la honte et la détresse morale : au lieu de lui faciliter la chose, je laissais peser entre nous ce silence noir. Nos pas résonnaient ensemble, confondus, le sien glissant doucement et comme celui d’un vieillard, le mien intentionnellement ferme et brusque, pour échapper à ce monde malpropre, tous deux se mêlant dans un écho confus. Je sentais toujours plus fortement la tension qu’il y avait entre nous. Ce silence strident et plein d’un cri intérieur, était comme une corde de violon tendue à se briser ; enfin sa parole, d’abord hésitante de terreur, le déchira.

« Vous avez… vous avez… monsieur… vu là une scène étrange… Excusez-moi… excusez-moi si je vous la rappelle… mais elle a dû vous paraître singulière… et moi très ridicule… Cette femme… c’est, en effet… »

Il s’arrêta de nouveau. Quelque chose lui serrait la gorge à l’étrangler. Puis sa voix se fit toute petite, et il murmura précipitamment : « Cette femme… c’est, en effet, ma femme. » J’avais sans doute tressailli d’étonnement, car il reprit avec volubilité, comme s’il voulait s’excuser : « C’est-à-dire… c’était ma femme… il y a cinq ans, il y a quatre ans… à Geratzheim, là-bas, dans la Hesse, où j’ai ma famille… Je ne veux pas, monsieur, que vous pensiez du mal d’elle… C’est peut-être ma faute si elle est comme ça… elle n’a pas toujours été telle… Je…je l’ai tourmentée… Je l’ai prise, bien qu’elle fût très pauvre ; elle n’avait pas même de linge, rien, absolument rien… et moi je suis riche… c’est-à-dire à mon aise… pas riche… ou, du moins, je l’étais autrefois… et savez-vous, monsieur… j’étais peut-être – elle a raison – économe… mais c’est autrefois, monsieur, avant le malheur, et je m’en maudis… Mais mon père était ainsi, et ma mère, tous étaient comme ça, et chaque pfennig m’a coûté un dur effort… Quant à elle, légère, elle aimait les belles choses, bien que pauvre, et je le lui ai toujours reproché… Je n’aurais pas dû le faire, je le sais maintenant, monsieur, car elle est fière, très fière. Il ne faudrait pas croire qu’elle est réellement ce pour quoi elle se donne… C’est un mensonge, et elle se fait à elle-même du mal… simplement… simplement pour me faire du mal, pour me torturer… et… parce que… parce qu’elle a honte… Peut-être qu’elle est devenue mauvaise, mais je… je ne le crois pas… car, monsieur, elle était très bonne, très bonne… »

Il s’essuya les yeux et s’arrêta sous le coup d’une émotion trop forte. Involontairement, je le regardai et tout à coup, il ne me parut plus ridicule du tout, et même je ne m’aperçus plus de l’expression singulière et servile qu’il employait, de ce « mein Herr » qui, en Allemagne, est particulier aux basses classes. Son visage était travaillé par l’effort intérieur qu’il faisait pour parler, et son regard, maintenant qu’il avait repris lourdement sa marche chancelante, était fixé au pavé, comme s’il y déchiffrait péniblement, à la lumière vacillante, ce qui sortait si douloureusement de sa gorge convulsivement serrée.

« Oui, monsieur, fit-il alors en respirant profondément et avec une voix sombre, toute différente, qui semblait venir d’une région moins dure de son être, elle était très bonne… même pour moi, elle était très reconnaissante que je l’eusse arrachée à sa misère… et je le savais aussi qu’elle était reconnaissante… mais je… voulais l’entendre me le dire… toujours à nouveau… constamment… Cela me faisait du bien de l’entendre me remercier… monsieur, c’était si bon, si infiniment bon de croire… de croire qu’on est meilleur, quand… alors qu’on sait qu’on est le pire… J’aurais donné tout mon argent pour l’entendre sans cesse… et elle était très fière, et voulait toujours moins me remercier lorsqu’elle remarqua que je l’exigeais, ce remerciement… C’est pour cela… rien que pour cela… monsieur, que je me faisais toujours prier… que je ne lui donnais rien de mon propre gré… Il m’était agréable qu’elle fût obligée, pour chaque vêtement, pour chaque ruban, de venir me trouver et de me le demander comme une mendiante… Pendant trois années, je l’ai torturée de la sorte, toujours davantage… Mais, monsieur, c’était seulement parce que je l’aimais… Son orgueil me faisait plaisir, et pourtant je voulais toujours le briser, moi, insensé ! Et quand elle désirait quelque chose, je me fâchais ; mais, monsieur, en moi-même, je n’étais pas fâché du tout. J’étais heureux de chaque occasion que j’avais de pouvoir l’humilier, car… car je ne savais pas combien je l’aimais… »

De nouveau, il s’arrêta. Il se remit en marche tout chancelant. Manifestement, il m’avait oublié. Il parlait machinalement, comme dans un songe, d’une voix toujours plus forte.

« Cela… je l’ai su seulement lorsque, alors… en ce jour maudit… je lui avais refusé de l’argent pour sa mère, très peu, tout à fait peu… c’est-à-dire que je l’avais déjà préparé, mais je voulais qu’elle vînt encore une fois… encore une fois me supplier… oui, que disais-je ?… Oui, je l’ai su alors, lorsque je rentrai le soir chez moi, et qu’elle était partie, et qu’il y avait un bout de papier sur la table… “Garde ton maudit argent, je ne veux plus rien de toi”… y était-il écrit, pas autre chose… Monsieur, j’ai été comme un fou, pendant trois jours et trois nuits. J’ai fait fouiller la rivière, ainsi que la forêt : j’ai donné des billets de cent à la police… j’ai couru chez tous les voisins, mais ils n’ont fait que rire et se moquer de moi… Rien, on ne trouva rien… Enfin quelqu’un m’apporta une nouvelle du village d’à côté… il l’avait vue… dans le train, avec un soldat… Elle était allée à Berlin… Le même jour, je suis parti à sa recherche… j’ai abandonné mes affaires, j’ai perdu des mille et des cents… on m’a volé, mes domestiques, mon régisseur, tous… Mais, je vous le jure, monsieur, ça m’était indifférent… Je suis resté à Berlin ; il a fallu une semaine pour que je la découvrisse dans ce tourbillon de gens… et je suis allé à elle… » Il respira lourdement.

« Monsieur, je vous le jure… je ne lui ai dit aucune dure parole… j’ai pleuré… Je me suis mis à genoux… je lui ai offert de l’argent… toute ma fortune, c’est elle qui l’administrerait, car alors, je le savais déjà… je ne pouvais pas vivre sans elle. J’aime le moindre de ses cheveux… sa bouche… son corps, tout, tout… et c’est moi, moi qui l’ai jetée dans l’abîme, moi seul… Elle était blême comme la mort, lorsque j’entrai soudain… J’avais soudoyé sa propriétaire, une entremetteuse, une mauvaise, une ignoble femme… Elle était là, blanche comme la chaux sur le mur… elle m’écoutait. Monsieur, je crois qu’elle était… oui… presque joyeuse de me voir… Mais, quand je vins à parler d’argent… et je ne l’ai fait, je vous le jure, que pour lui montrer que je n’y pensais plus… elle s’est mise à cracher, et puis… parce que je ne voulais pas encore m’en aller, elle a appelé son amant, et ils se sont moqués de moi… Mais, monsieur, je suis revenu jour après jour. Les locataires m’ont tout raconté : je sus que, la canaille, il l’avait abandonnée et qu’elle était dans le besoin, et alors j’y revins encore une fois… encore une fois, monsieur ; mais elle me rudoya et déchira un billet de banque que j’avais mis furtivement sur la table, et lorsque j’y retournai, elle était partie… Que n’ai-je pas fait, monsieur, pour la retrouver ! Pendant une année, je vous le jure, je n’ai pas vécu ; je n’ai fait que chercher ; j’ai payé des agences, jusqu’au moment où j’appris qu’elle était là-bas, en Argentine… dans… un mauvais lieu… » Il hésita un instant ; le dernier mot était comme un râle. Et sa voix devint plus sombre.

« Je fus désespéré… d’abord ; mais ensuite je réfléchis que c’était moi, moi seul qui l’avais précipitée là-dedans… et je songeais combien elle devait souffrir, la pauvre… car elle est fière avant tout… J’allai trouver mon avocat, qui écrivit au consul et envoya de l’argent… sans lui dire qui le donnait… il lui écrivit seulement de revenir… On me télégraphia que tout avait réussi… Je connaissais le nom du navire… et à Amsterdam je l’attendis… J’étais venu trois jours trop tôt ; aussi je brûlais d’impatience… enfin il arriva. J’étais plein de joie rien que d’apercevoir à l’horizon la fumée du paquebot, et je crus que je ne pourrais jamais attendre qu’il jetât l’ancre et qu’il s’amarrât… si lentement, si lentement ; et puis, les passagers franchirent la passerelle et enfin, elle enfin… Je ne la reconnus pas tout de suite… elle était autrement… maquillée… et déjà ainsi… ainsi que vous l’avez vue… et lorsqu’elle me vit l’attendant, elle devint pâle… deux matelots durent la soutenir, sinon elle serait tombée de la passerelle… Dès qu’elle fut à terre, je me plaçai à son côté… je ne dis rien… mon gosier était fermé… Elle non plus ne disait rien… et ne me regardait pas… Le commissionnaire portait les bagages devant nous, et nous marchions, nous marchions… Voici que soudain, elle s’arrêta et dit… monsieur, comme elle prononça ces mots !… Cela me fit cruellement mal, si triste était le son de sa voix… “Me veux-tu toujours pour ta femme, même à présent ?”… Je la pris par la main… Elle trembla mais ne dit rien. Cependant, je sentis que maintenant tout était réparé… monsieur, comme j’étais heureux ! Lorsque je l’eus dans la chambre, je dansai autour d’elle, comme un enfant ; je tombai à ses pieds… Je lui dis sans doute des choses folles… car elle souriait sous ses larmes, et elle me caressait… très timidement, comme il est naturel… Mais monsieur… comme cela me faisait du bien… Mon cœur fondait. Je montai et descendis l’escalier en courant, je commandai un dîner dans l’hôtel… notre repas de noce… Je l’aidai à s’habiller… et nous descendîmes, nous mangeâmes et nous bûmes et nous étions joyeux… Oh ! elle était si contente, comme un enfant, si chaleureuse et si bonne, et elle parlait de notre maison… et de la façon dont nous allions maintenant remettre tout en ordre… Alors… » Sa voix devint rauque, brusquement, et il fit un geste avec la main, comme s’il eût voulu assommer quelqu’un. « … Alors… il y avait là un garçon… un mauvais homme, un misérable… qui crut que j’étais ivre, parce que j’étais fou et que je dansais et que je riais à me tordre… tandis qu’en réalité c’était simplement le bonheur… Oh ! j’étais si heureux, et voici que… lorsque je payai, il me rendit vingt francs de moins que mon compte. Je l’apostrophai et je réclamai le reste ; il était embarrassé et posa sur la table la pièce d’or… Alors… elle se mit tout à coup à rire aux éclats… Je la regardai fixement, mais son visage était changé… devenu brusquement ironique, dur, méchant. “Comme tu es toujours parcimonieux… même le jour de notre noce”, dit-elle très froidement, sur un ton tranchant, et avec… avec tant de pitié. Je tressaillis et je maudis mon exactitude. Je m’efforçai de rire de nouveau, mais sa gaieté était partie… était morte… Elle demanda une chambre à part… Que ne lui aurais-je pas accordé ? Et je passai la nuit tout seul, à songer à ce que je lui achèterais le lendemain matin… au cadeau que je lui ferais… pour lui montrer que je n’étais pas avare… que je ne le serais plus jamais à son égard. Le lendemain matin, je sortis de très bonne heure, j’achetai un bracelet, et lorsque je pénétrai dans sa chambre… elle était… elle était vide… tout comme la première fois. Et je savais que sur la table il y aurait un bout de papier… Je

m’avançai en courant, priant Dieu que ce ne fût pas vrai… mais… mais… il y était pourtant… Et il y avait dessus… » Il hésita. Involontairement je m’étais arrêté et je le regardais. Il baissa la tête. Puis il murmura d’une voix enrouée :

« Il y avait dessus : “Laisse-moi en paix. Tu me répugnes…” »

Nous étions arrivés au port, et soudain éclata dans le silence la grondante respiration de la mer toute proche. Avec des yeux étincelants comme de grands animaux noirs, les navires étaient là, tout près ou plus éloignés, et on entendait quelque part chanter. Rien n’était distinct, et pourtant on pressentait une foule de choses, comme un vaste sommeil et comme le songe alourdi d’une puissante ville.

À côté de moi, je percevais la présence de l’ombre, de cet homme ; elle tremblotait fantastiquement à mes pieds, tantôt se décomposant et tantôt se recroquevillant, à la lumière changeante des troubles lanternes. Je ne pouvais rien dire, aucun mot de consolation, aucune question, mais son silence se collait à moi, pesant et oppressant. Voici que soudain il me saisit le bras avec un tremblement.

« Mais je ne m’en irai pas d’ici sans elle… Après de longs mois, je l’ai retrouvée… Elle me martyrise, mais je ne me lasserai pas… Je vous en conjure, monsieur, parlez-lui… Il faut qu’elle soit à moi, dites-le-lui… Moi, elle ne m’écoute pas… Je ne puis plus vivre ainsi… Je ne puis plus voir les hommes aller à elle… et attendre dehors devant la maison, jusqu’à ce qu’ils ressortent… ivres et rieurs… Toute la rue me connaît déjà… Ils rient quand ils me voient attendre… Cela me rend fou… et pourtant, chaque soir, j’y reviens… Monsieur, je vous en conjure… parlez-lui… Je ne vous connais pas, mais faites-le, pour l’amour de Dieu… parlez-lui… »

Involontairement, je cherchai à dégager mon bras. J’étais horrifié. Mais lui, sentant que je me détournais de son infortune, tomba soudain à genoux au milieu de la rue et embrassa mes pieds :

« Je vous en conjure, monsieur… il faut que vous lui parliez… Il le faut… autrement…

autrement il va se passer quelque chose d’épouvantable… J’ai dépensé tout mon argent pour la chercher, et je ne la laisserai pas ici… pas ici vivante… Je me suis acheté un couteau… J’ai un couteau, monsieur… Je ne veux plus qu’elle reste ici… vivante… Je ne le supporte plus… Parlez-lui, monsieur… »

Il se roulait comme un fou devant moi. À ce moment, deux agents de police venaient vers nous dans la rue. Je le relevai violemment. Un instant, il me regarda comme un dément. Puis il dit, d’une voix tout autre, sèchement :

« Vous tournez dans cette rue. Puis vous êtes à votre hôtel. » Une fois encore il me regarda fixement, avec des yeux dont les pupilles paraissaient noyées dans une blancheur et un vide effrayants. Puis il disparut.

Je m’enveloppai dans mon manteau. Je frissonnais. Je ne ressentais que lassitude, une ivresse confuse, apathique et noire, un sommeil ambulant couleur de pourpre. Je voulais penser un peu, réfléchir à tout cela, mais toujours ce flot noir de lassitude s’élevait en moi et m’emportait. J’entrai à l’hôtel en tâtonnant, je me laissai tomber dans mon lit, et je m’endormis lourdement, comme une bête.

Le lendemain matin, je ne savais plus ce qu’il y avait là-dedans de rêve ou de réalité, et quelque chose en moi m’interdisait de me le demander. Je m’étais éveillé tard, étranger dans une ville étrangère, et j’allai visiter une église, dans laquelle il y avait des mosaïques antiques d’une grande célébrité. Mais mes yeux restaient égarés dans le vide ; la rencontre de la nuit passée revenait à mon esprit de plus en plus nettement, et cela m’entraîna irrésistiblement à chercher la rue et la maison. Mais ces étranges rues ne vivent que la nuit ; le jour, elles portent des masques gris et froids, sous lesquels l’initié seul peut les reconnaître. J’eus beau la chercher, je ne la trouvai pas. Fatigué et déçu, je rentrai à l’hôtel, poursuivi par les figures qu’agitait en moi l’illusion ou le souvenir.

Mon train partait à 9 heures du soir. Je quittai la ville à regret. Un commissionnaire vint prendre mes bagages et, lui devant moi, nous nous dirigeâmes vers la gare. Soudain, à un croisement de rues, j’eus comme un choc : je reconnus la rue latérale qui menait à cette maison ; je dis au porteur de m’attendre et – tandis que d’abord étonné, il se mettait ensuite à rire d’un air impertinent et familier – j’allai jeter un dernier regard dans cette ruelle de l’aventure.

Elle était là, dans l’obscurité, sombre comme la veille, et dans l’éclat mat de la lune, je vis briller les carreaux de la porte de cette maison. Je voulus m’approcher une dernière fois, quand une figure humaine glissa hors de l’ombre. Je reconnus en frissonnant l’homme qui était là blotti sur le seuil et qui me faisait signe d’avancer. Mais un frémissement me saisit, et je m’enfuis au plus vite, lâchement, de crainte d’être mêlé à quelque affaire et de rater mon train.

Pourtant, parvenu au coin de la rue, avant de tourner, je regardai encore une fois derrière moi. Lorsque mon regard rencontra l’homme, celui-ci eut un haut-le-corps ; je le vis se ramasser précipitamment, bondir contre la porte et l’ouvrir brusquement. À cet instant, un éclat de métal brilla dans sa main : je ne pus distinguer de loin si c’était de l’argent ou bien le couteau qui, au clair de lune, luisait perfidement entre ses doigts…

1 Colombo : port sur l’océan Indien, capitale de Ceylan (l’actuel Sri Lanka) que Zweig avait visité lors de son voyage de 1908-1909

2 Le Freischütz : opéra de Carl-Maria von Weber (17861826), créé à Berlin en 1821 ; œuvre déterminante dans l’affirmation de la musique lyrique allemande face au bel canto italien.

3 En français dans le texte, la seconde fois seulement.