La halte

par

Ouida

1892

Paru en 1892 dans La Revue des deux mondes

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Quoique toujours éveillée au chant du coq, elle craignit si fort de s’attarder ce soir-là qu’elle ne se coucha pas du tout.

— Ne viendrez-vous pas avec moi ? dit-elle à son mari.
— Pourquoi faire, Sposa ? C’est un brave gars que notre fils, mais qui ne vaut vraiment pas vingt milles de marche quand les grains ne sont pas rentrés et que l’orage menace.

L’excès du labeur et des privations avait engourdi le cœur de ce père qui n’estimait pas qu’avoir donné le jour vingt et un ans plus tôt à un fils valût le sacrifice d’une journée de travail. Ces lubies-là étaient bonnes pour les femmes. — Sans compter que c’est une fière folie à vous, Sposa, ajoutait-il, d’entreprendre une pareille course !

L’ordre des marches et contremarches devait déterminer un bivouac à Belva, et si cela était, Sposa reverrait son garçon, son chéri aux yeux bleus, son Daniel qu’elle n’avait pas vu depuis l’entrée au régiment. Deux malpropres chiffons de papier donnant de ses nouvelles et priant sa mère d’en faire autant, c’était tout ce qu’elle avait eu de son Neillo depuis dixhuit mois. Père et mère étaient logés dans une misérable cabine de pierres, métayers d’un maître dur, courbé sous un sort rigoureux qu’ils portaient gaillardement grâce à la santé et à la docilité d’une tribu d’enfans sains et forts malgré le jeûne forcé et la maigre pitance de fèves et d’eau pure. On se serrait et on s’aimait.

Un camelot qui passait informa la mère que les troupes passeraient à seize milles de chez elle.

— Du reste, cela ne vous avancerait pas beaucoup d’y aller, comment reconnaîtriez-vous votre fils, dans une telle cohue ?

Ne pas reconnaître son fils ! Elle avait ri.

Or l’absence, pour les malheureux, c’est la nuit ; une nuit que rien ne vient éclairer, car ils n’ont pas l’usage des mille moyens de communication propres aux riches. On avait bien dit à la mère que son fils reviendrait, mais quand, pourquoi, comment ?

L’Etat est une force aveugle, immuable, fatale, et l’État le tenait.

Un beau jour, Ruffo, le fauconnier, avait paru chargé de sa pacotille d’aiguilles, de fil, de rubans, de lacets, etc.

— J’ai eu beau représenter à votre fils, avait-il dit, qu’un pèlerinage de vingt milles pour vos jambes était trop rude. Il n’a fait que répéter à satiété ces mots : « Dites à ma mère de venir. » Ma commission est faite maintenant, vous vous arrangerez.

La mère, qui enfilait des perles en écoutant le colporteur, ne sourcilla pas ; son visage seulement s’illumina.

— Au surplus, je ne vous donne pas de conseils, dit encore le colporteur, car les projets militaires varient souvent, et rien n’est plus fréquent que de voir les généraux changer leurs plans.

— Comment avez-vous trouvé mon enfant ? interrogea la mère.

— Un peu maigri, fut la réponse, tandis qu’elle le scrutait d’un regard perçant.

— Quand le ventre est vide, la belle affaire, peut-on devenir gras !

Mais en dedans, elle se troublait, pensant que même, malade, Neillo ne se plaindrait jamais.

C’est à la suite de cette conversation qu’elle avait renoncé au sommeil et qu’elle arpentait la chambre, en nattant sa paille pour se tenir éveillée, tandis que mari et enfans dormaient profondément.

A la mi-juillet, les nuits sont courtes, et quand la lune est dans son plein, il n’y a pas de nuit du tout.

A quatre heures elle sortit, laissant à la famille son déjeuner de pain dur et d’eau de café, cette boisson faible n’était plus que de l’eau teintée.

La lumière rose du jour naissait, estompée de nuages floconneux, qui changeaient l’aspect de ce pays stérile et pierreux, jusqu’à lui prêter de poétiques vibrations.

La mère de Neillo n’avait que trente-huit ans, mais elle paraissait le double, tant l’usure et la fatigue l’avaient ravagée. Ses cheveux épais étaient gris, sa peau profondément ridée, quant à ses traits, ils avaient la pureté d’une médaille antique. On voyait qu’elle avait été très belle, c’était tout ce qui en restait. La poitrine était desséchée, les dents disparues, les joues creuses et plissées.

Les étés torrides, les hivers glacés, les orages, les vents d’automne et de printemps s’étaient joués de la peau de cette malheureuse ni plus ni moins que d’une feuille morte.

Elle avait sarclé, semé, défriché, planté, émondé, charrié l’eau et le bois dans l’implacable silence et la solitude devenus désormais ses élémens mêmes. Elle savait que la mer était à l’ouest et les plaines de la Toscane à l’est. Elle savait encore que bêtes et gens devaient le boire et le manger aux sources et aux collines de ce pays. C’était tout ; chargée de cette science et d’une croûte de pain, elle s’était mise en marche, non toutefois sans accrocher sa serpette à sa taille, car, ménagère du temps et des circonstances, elle couperait l’herbe en chemin et la rapporterait au retour sur ses épaules.

Pour épargner sa belle robe brune au corsage jaune, elle s’était enveloppée de son gros tablier de toile bleue aux tons fanés. Tête nue, manches retroussées au coude, elle tenait en mains ses souliers pour qu’ils fussent intacts lors de son arrivée au camp. Les présens à son fils se composaient d’un pain de froment et d’un fromage de chèvre, auxquels elle eût volontiers ajouté du vin, si le vin, en ce pays, n’eût été le monopole du service divin ; on ne s’en servait que pour dire la messe. Tonifiée par la brise de mer qui caressait ses rêves, elle revivait, tout en marchant, l’enfance de Neillo. D’abord ce n’était qu’un informe petit emmailloté appuyé sur son sein. Plus tard il trébuchait, s’échappant de ses bras. Une autre fois il tombait d’un arbre, se foulait la cheville et pleurait à flots contre le cou de sa maman. Ensuite c’était sa première communion. Ses yeux étincelaient ; et, quoique mince et délicat sous sa chemise d’indienne (la plus belle robe de sa mère mise en pièces pour l’occasion), il lui paraissait beau comme un Jésus, ses cheveux châtains nimbés d’or au travers des vitraux.

D’ailleurs il était demeuré pareil à lui-même, chaste, docile, dévoué à ses cadets. Mais l’État était intervenu, et rien n’était plus resté à la malheureuse mère qu’à s’abîmer devant Dieu et à prier pour lui ! Vingt-deux années de labeur et de souci, et maintenant tout était fini ! Mais elle allait le revoir, cela devait tout combler !

Ne l’aperçût-elle qu’une seconde sous le soleil torride, ce serait encore exquis ! D’ailleurs n’était-il pas adorable, le cher enfant ? car c’était luimême qui l’avait appelée. S’il y avait un bivouac, il goûterait de son pain de froment, de son fromage de chèvre. Il serait dans ses bras. « Dites à ma mère de venir à Belva ! » C’était la formule magique grâce à laquelle les cailloux lui semblaient un tapis et le soleil léger !

Tout à l’heure elle marchait sur le roc, à présent sur l’ardoise semée de menues touffes d’herbe pouilleuse. Pour fouiller les mines à cet endroit, les hommes avaient déchiré la terre, et les mines s’étaient épuisées tandis que demeuraient les trous béans du sol.

Jusqu’ici rien n’était venu troubler l’implacable monotonie de la route, sauf, de temps en temps, un troupeau de chèvres, une chétive église ou quelque relais de poste désaffecté, quand un vieillard, juché sur le dos d’une mule, secoué entre de nombreux sacs, apparut subitement. L’occasion était trop belle pour ne pas exprimer la joie qui l’étouffait.

— Je vais au-devant de mon fils, tel que vous me voyez, dit-elle. Il passe avec son régiment à Belva, c’est lui qui m’a fait appeler !

— C’est un beau plaisir dont je vous félicite, dit le vieillard, car j’ai été soldat dans mon temps. Bonjour, bonne femme, portez-vous bien, et demeurez en joie !

Alors le cliquetement du sabot de la mule s’éteignit, on n’entendit plus que le glissement du crapaud cornu, le grincement de la plate tarentule, le froissement des cailloux par les serpens et le tumulte bourdonnant des insectes. De végétation plus de trace, à part quelques pins brûlés et quelques lentisques affaissés. Mais qu’importait tout au monde ! son âme enchantée planait sur son corps consumé, bientôt Neillo serait avec elle !

C’était une fière joie ! le vieillard l’avait bien dit, pour une mère de savoir son fils sain et solide.

Elle tomba de besoin près d’une source, s’accroupit, et mangea son pain trempé d’eau claire. Puis, son besoin d’expansion la reprenant, elle dit aux habitans d’une masure sur le pas de leur porte :

— Telle que me voilà, j’ai vingt milles dans les jambes, que je ne sens pas du reste, car je vais trouver mon fils qui est à Belva, et qui m’a fait appeler.

Être mère de soldat ! c’était à la fois pour elle une royauté et un martyre.

Enfin… loin, très loin, se dessina le rideau de pins qui borde la gorge de Belva.

Un instant la pensée qu’après tout, ce que le colporteur avait dit pourrait arriver, qu’il pourrait se faire que les ordres fussent changés, cette pensée traversa son âme en en brisant le ressort, ce ne fut qu’un éclair. Elle reprit le dessus. A deux heures elle touchait le rideau de pins, maigre ombre de sa longue route, sous laquelle poussaient de petites fraises de bois.

D’après un berger qu’elle interrogea, les troupes étaient engagées déjà dans les gorges de Belva, et mieux encore, elle arriva bientôt elle-même aux noisetiers d’où on les voyait manœuvrer avec leurs képis de toile blanche, leurs canons, leurs chevaux, allant, venant, se massant, tandis que les étincelles qui jaillissaient des armures éclataient sur le blanc gris des tentes. Elle s’affaissa dans l’herbe pour rendre grâces à Dieu, puis bondit rapidement le long de la descente abrupte et tournoyante qui aboutissait au ravin. A peine arrivés au but de sa longue courso :

— Je suis la mère de Neillo, dit-elle en accostant le premier groupe venu, c’est Neillo qui m’a dit de venir ; voulez-vous me mener vers lui ?

L’émotion enrouait sa voix, et ses doigts tordaient les cordons de son tablier, tandis que le vertige gagnait sa tête affolée par le bruit. Elle commençait à croire qu’en effet, jamais elle ne trouverait son fils dans une telle bagarre !

Moquée des uns, renvoyée des autres, se heurtant au pêle-mêle des sacs et des armes renversées à terre, elle aboutit enfin à un régiment d’artillerie, — d’énormes chevaux déharnachés et entravés piétinaient les pâquerettes poudreuses, tandis que les hommes jouaient à se battre et que le tumulte, le bruit, les clameurs et le mouvement achevaient de l’ahurir.

Un soldat, plus compatissant que les autres, lui expliqua où elle se trouvait et qu’elle avait devant elle trois batteries et un régiment de cavalerie. Il termina en lui disant qu’il connaissait son fils de nom et qu’à un mille à l’arrière elle serait sûre de le trouver. Après une grêle de recommandations à la Vierge et de bénédictions pour ses bontés, toute ranimée par l’idée qu’elle était proche de son fils, elle raffermit ses pauvres jambes brisées et se remit en marche, riant au nez de la sentinelle qui la gourmandait sur ses poches trop pleines.

— Ce n’est qu’un pain de gruau et un fromage de chez nous, que j’apporte à mon gars.

Elle était arrivée maintenant chez les lignards qui allaient, venaient, portaient l’eau, le bois, veillaient à la soupe.

Tout d’abord, un groupe d’officiers gravement serrés sous un grand pin fixa son attention. Ils causaient à voix basse d’un ton mystérieux.

Elle avança, son visage était pourpre, les veines de son front semblaient près d’éclater. Plus loin, elle avait avisé de jeunes soldats absorbés à contempler trois camarades couchés sur le dos à l’ombre d’un châtaignier.

Tout à coup, le cœur lui manqua.

— Qu’ont donc ces hommes ? demanda-t-elle, sont-ils malades ?
— Non, femme, ils sont morts… Une étape de trente milles, pensez donc, et par une telle chaleur !

La mère de Neillo se pencha. Elle souleva l’un après l’autre le drap qui les cachait ; c’est ainsi qu’après vingt milles de marche, elle revit son enfant.