LE CIEL APRÈS LA TEMPÊTE

Une nouvelle originale de

Cédric Thévenin

et

Benoît Macquart

Deuxième prix au concours de nouvelles de Fontaine-Française 2016

Nouvelle déposée auprès de la SACD
Dépot n°000164451

PDF disponible ici

Romuald : 01/08/2015

Depuis des mois je dormais debout et rêvais en marchant, mon corps évoluant comme un automate, mon esprit coincé entre un milliard de murs. Mon apathie citadine, approfondie, si c’est possible, par la longue route, ne s’attendait plus à être secouée de la sorte. Mais lorsque j’ouvris la portière de ma voiture une bouffée d’air iodé, chargée de l’odeur des pins, s’engouffra dans mon intérieur climatisé. Il apportait avec lui les souvenirs d’été, les pensées fougueuses et ardentes… la vie, la liberté ! Alors que le soleil las étalait sa langue orangée sur l’Atlantique comme un chien fatigué, à l’heure vespérale, je m’éveillais…

Loïc : 01/08/2015

Encore une journée à picher à l’Abysse. Du Rhum, du Gin et du Whisky. Bordel… J’aurais mélangé tout ça dans le même verre que je trouverais toujours pas ça assez fort pour me cacher l’immonde goût de l’air de cette ville. C’est vrai qu’il pue encore plus l’essence et le poisson pas frais, ce bar, mais bon, c’est le seul endroit où les touristes viennent pas. Et ça je suis preneur. Putains de touristes. Le genre de gens qui viennent chercher l’air pur au milieu du plastique et de la poiscaille en décomposition. Et qui retournent à Paris frimer en faisant croire je sais pas quoi sur les côtes de la Bénaz. Résultat : aujourd’hui on se retrouve avec plus de bateaux de plaisance que de chalutiers. Et après on s’étonne que je passe ma vie au zinc, amarré à une bouteille ? Faut bien de quoi compenser…

Romuald : 02/08/2015

Je me suis levé dès l’aurore pour explorer les criques, les pointes, les plages et les bois des côtes de la Bénaz. J’étais l’amant fébrile qui déshabillait la femme qu’il n’a pas vu depuis trop longtemps. Vers midi seulement je décidai de me mettre nu pour me jeter dans ses eaux. Pénétrant tout entier ma bien-aimée, mes narines et ma gorge s’emplirent de ses fluides salés, parfumés d’algues et de lavande. Touchant l’extase, je me laissai flotter. Puis je m’étendis sur les galets, chauffés par le regard brûlant du soleil, témoin régulier de mes ébats avec l’endroit qui me vit grandir, été après été. Bénaz ! Toi seule m’auras aimé.

Loïc : 02/08/2015

D’accord, j’ai encore dû pousser un peu sur la bouteille hier soir. Oui, je me suis réveillé dehors, en train de dormir sur le quai, une jambe pendante, qui touchait presque l’eau. Des traces de vomi sur mon manteau, re-oui. Et effectivement, môssieur, c’est à peine si j’ai pu retrouver le Fou de Bassan au milieu de ces je-sais-pas-combien de coques blanches toutes reluisantes qui piquent les yeux si tôt matin ! Les plaisanciers… Franchement, de tous les touristes, je crois que c’est les pires. Ils t’emmerdent en ville, ils t’emmerdent au port et ils t’emmerdent au large !

Il y en a même un qu’est venu me prendre la tête pour des conneries. Comme quoi y’aurait une fuite dans mon bateau, que ça empesterait le carburant dans toute la zone et que c’est à peine s’il pouvait prendre son petit dej’ bio sur le joli pont aménagé de son petit bateau blanc, tellement l’odeur serait insupportable. Si la véritable odeur de la mer l’indispose, il peut toujours essayer la montagne. Il paraît que là-bas les bestioles chient sans gluten ! Ces cons envahissent le port de pêche, et on se fait engueuler, c’est quand même un monde !

Romuald : 03/08/2015

J’ai commencé à gréer l’Argo dès l’aube. Trop de temps j’ai été privé de la communion avec mon élément. Cette année, rien ne pourra m’empêcher de braver les vagues et de serrer le vent. Je ferai voile demain à 10 h, quand la marée sera favorable, malgré les conseils des autorités. Le bulletin météo indique un vent de force sept à huit sur l’échelle de Beaufort. Ma hâte d’affronter la sublime force de la nature n’en est que plus grande ! Rien ne me fera dériver de ma route, vers le large, l’horizon, la solitude et l’éternité perdue. Peut-être qu’enfin, sous le doigt de Dieu, au cœur des éléments déchaînés, je te trouverai, ô Paradis oublié des marins égarés.

Loïc : 03/08/2015

C’est demain qu’on va repartir au large. Raphaël est venu déposer ses affaires ce matin. On va devoir bosser dans des conditions loin d’être favorables. Quand on a vu le bulletin météo, j’ai juste dit « ça pue ». Raphaël a reniflé sec. C’est pas bon signe. Il parle pour ainsi dire presque jamais. Mais il y a des moments, je crois l’entendre donner des ordres. Et il a beau être jeune, je les suis, nom d’un chien !

On s’est fait une bouteille de whisky à deux pour se donner du courage. Demain on va y aller. Et merde pour le temps.

Romuald : 04/08/2015

Le vent d’ouest m’a contraint à louvoyer toute la journée. Sa force donne à l’Argo une grande gîte malgré les ris que j’ai pris sur ses voiles. Luttant contre une mer de plus en plus grosse sa coque s’enfonce régulièrement dans les vagues. Je comprends maintenant les avertissements des autorités. Je n’ai vu qu’un chalutier prendre la mer avec moi ce matin. Il fallait voir le regard fier de son capitaine au visage buriné par une vie au large ; le pittoresque de son embarcation dont l’âge et la rusticité – que dis-je ? L’authenticité ! – reflètent si bien la poésie que les gens simples et frustes dégagent malgré eux. Rien ne semblait pouvoir arrêter ce travailleur à la force tranquille, à l’esprit dégagé, au corps éprouvé ; ni les hommes, ni les grains, ni les dieux. Neptune semble pourtant bien en colère aujourd’hui. Mais le courage ne me quitte pas pour autant. Je sens déjà l’inspiration me revenir. Peut-être pourrai-je enfin finir ce carnet de poèmes inachevés…

Loïc : 04/08/2015

T’as vraiment des cons. A la météo, ils avaient prévenu que ça allait chier. Et de fait, déjà ce matin en partant, le vent soufflait tellement que la mer moutonnait. Eh ben, ça n’arrête pas les débiles : un abruti sur son voilier – un VOILIER, putain ! – s’en est allé gaiement se manger la tempête. Avec Raphaël on s’est regardé, on s’est juste dit : « c’est ça, allez au suicide mon bon seigneur. Ça fera marrer les palourdes. »  Et il souriait, ce con. Le petit air du parisien qui s’en va en escapade… Il fait le malin mais je lui donne pas deux heures avant qu’il rentre la queue entre les jambes en appelant sa môman. Sérieusement, pourquoi l’Europe vient pas les faire chier, EUX ?

Par contre bizarrement, la poiscaille est moins conne. Niveau prises, c’est plutôt maigre : en tout et pour tout une vingtaine de kilos. Principalement des anchois, quelques bars et des crevettes, qui se mélangeaient aux poissons on sait pas trop comment. J’espérais faire le triple de ça aujourd’hui… Et pour couronner le tout voilà de gros nuages noirs qui pointent à l’horizon. Si c’est ce que je crois on va finir par plus pouvoir jeter les filets. Raphaël ne dit rien, mais j’ai vu son regard. On va quand même pas rentrer ? Les factures, c’est pas comme mes verres de gnôle : ça se remplit pas tout seul.

Romuald : 05/08/2015

J’ai pu tester les limites de l’Argo comme jamais aujourd’hui. De mon allure au près j’ai plusieurs fois abattu pour prendre de la vitesse. Sensations garanties !

Loïc : 05/08/2015

Le vent s’est un peu calmé ce matin, le temps de faire quelques bonnes prises. Puis c’est vite reparti de plus belle. On a bien essayé de continuer, mais on a senti que le matos risquait de morfler. Alors, ça m’a arraché la gueule, mais je l’ai joué sécu et on a tout remballé. On a un peu joué aux cartes dans ma cabine en sifflant un verre. Mais une grosse vague a secoué le Fou de Bassan, ça a renversé la table. La bouteille cassée, le vin répandu, les cartes souillées… Ça a gâché ma fin de journée. Jusqu’à la nuit j’ai tourné comme un lion en cage. Raphaël, lui, comatait sur sa couchette. Comment il fait, putain ? Ça me met toujours autant le cul par terre ! Pourtant je le sais depuis longtemps : il est serein comme un pape quand il a l’air de se faire chier comme un rat mort.

Romuald : 06/08/2015

Ce matin une écoute m’a échappé des mains après une rafale particulièrement forte. Le vent semble se renforcer. Il serait téméraire de continuer d’aller à lui. J’ai abattu au maximum et pris une allure de fuite. Porté par les vagues, je fonds littéralement vers le port.

Loïc : 06/08/2015

Ça a secoué toute la nuit. Ce matin, c’était pas fini. Et ça n’a fait qu’empirer toute la journée. Maintenant j’ai compris. Voilà dans quoi j’ai jeté mon équipier, mon chalutier et ma vieille carcasse : la tempête du siècle. Le Moby Dick des Ouragans. Un monstre comme t’en vois pas deux dans ta vie. Alors, je sais pas si on va s’en sortir, mais putain, si c’est le cas, ce sera un vrai miracle. Parce qu’avec un capitaine comme moi… Pourquoi j’ai tenu contre vents et marées à jeter le filet ? Raphaël le sentait pas. Je le voyais bien. Je savais aussi que même pour deux gars qui crèvent de faim, c’était pas raisonnable d’aller pêcher par ce temps. Alors qu’est-ce que je voulais ? Faire un doigt d’honneur à Dieu ? Raphaël a reniflé à s’en faire péter les sinus mais a d’abord fait comme j’ai dit. Pas longtemps parce que tout allait casser. Alors il a fait quelque chose de rare : il a ouvert sa gueule. Il m’a dit que j’étais fou. Ça a été radical.

Je me suis calmé, mais ça n’a été que le début des emmerdements. Des vagues comme on en voit que dans ces films catastrophe à la con sont venus frapper la coque avec une force surnaturelle. Le vent est devenu comme fou. Avec Raphaël on courait dans tous les sens pour rafistoler un machin ici ou là. C’est lui qui dirigeait. Moi, j’étais refroidi…

Romuald : 07/08/2015

Jamais je n’aurais imaginé me réveiller sur le chalutier que j’ai vu quitter le port en même temps que moi ! Son capitaine, Loïc, a raconté m’avoir repêché. Je flottais, inanimé, sur la mer en furie. Je n’ose deviner quelle maladresse m’a jeté à la baille. Alors que je naviguais vent arrière un petit coup de barre inopportun a dû faire empanner mon navire, jetant la bôme de sa grande voile contre mon crâne. Celle-ci m’aurait alors assommé et poussé par-dessus bord…

Mais je ne suis pas le plus à plaindre. Quand il m’a trouvé, mon sauveur était à la recherche de son équipier. S’il le remonta, ce ne fut que pour constater sa mort, le crâne fendu par la coque de son chalutier.

Le vieux loup de mer est pudique. Aucun sentiment ne point de ses traits virils. « Les risques du métier » ; «indomptable » ; « j’ai rien à me reprocher » ; « c’est comme ça », assure-t-il. Si j’avais pu lui permettre d’exprimer ses sentiments si j’avais pu lui permettre de ne pas exploser…

L’homme de lettres sait bien qu’une tempête sous un crâne tue aussi bien que celles sur les mers. Mais le brave… Le brave a fini par me saisir au col pour me faire taire. L’incommunicabilité entre les êtres…

Loïc : 07/08/2015

Le gosse est mort. La tempête ne s’est pas apaisée pendant la nuit. Au contraire, ce matin c’était encore pire. On a quand même décidé de sortir sur le pont pour raccrocher du matériel qui menaçait de foutre le camp dans les bourrasques et les paquets d’eau. Le Fou de Bassan tanguait comme pas possible. Ça soufflait terrible, on s’entendait plus. Alors j’ai mis plusieurs minutes à me rendre compte que Raphaël n’était plus sur le chalutier. Il était passé par dessus-bord sans que je le voie. J’ai manœuvré comme j’ai pu pour faire demi-tour, j’ai regardé de tous les côtés et j’ai fini par repérer une silhouette qui flottait au loin. Je l’ai remontée. Mais c’était pas Raphaël. C’était ce touriste. Ce connard de touriste. L’autre abruti de plaisancier qui va faire le malin avec des vents de force 8. Et puis bavard avec ça. Mais je l’écoutais pas, je continuais de chercher mon équipier. J’ai fini par le retrouver. Mort. Le crâne fendu, sûrement par la coque du Fou de Bassan. Et là-dessus, l’autre a commencé à se la jouer sentimental – « Oh mon dieu, c’est votre ami, mais c’est horrible ! » – et il a voulu se prendre pour un psy de mes deux. Le pire c’est quand il m’a dit que c’était pas de ma faute. Je sais très bien que c’est pas de ma faute. J’ai fait tout ce qu’il y avait à faire : pas plus, pas moins. Raphaël l’aurait su. Il est mort. Pour lui plus que pour tout autre : il y a rien à dire.

Romuald : 08/08/2015

Ô nature ! Si monstrueuse ! Si sublime ! Tu daignes me montrer ta force ! Tu daignes dévoiler ta face ! Ton œil dans mes yeux tu m’enseignes l’humilité.

Injurie-toi ! Injurie-toi ô mon âme ! Quelle insignifiance, quelle impuissance est la tienne ! Ton voilier ? Vanité ! Vois Némésis, d’un juste courroux, venir à toi pour te gifler avec les embruns que tu pensais braver en maître et ouvrir les portes de ta conscience à la force incommensurable du Tout.

Vishnu ! Apporte-nous les boulons du moteur ! Ah ! Lui et son moteur ! Putain de pêcheur !

Loïc : 08/08/2015

Je pensais que si Romuald – c’est son nom à l’autre con, bien un nom de parigo ça – était aussi chiant, c’était à cause de la tempête, du choc d’avoir perdu son bateau, tout ça. Je découvre d’heure en heure que c’est son état normal. Il parle. Il sait faire que ça. Il parle pour rien dire, il parle pour faire chier. Déjà, dès le réveil, il a attaqué fort en me disant, je sais plus à propos de quoi, « NOUS les marins ». Parce que ça, c’est un marin ? Cette petite merde qui se croit poète parce que le vent le décoiffe ? Et ça te tient ce discours débile de bobo-écolo comme quoi la voile c’est mieux et que le pétrole ça tue les petits poissons. Pauvre type. T’as beau lui dire, d’abord calmement, qu’il te complique juste la tâche, il veut rien entendre. Et faut pas dire que je suis intolérant ! Quand je pense à tout à l’heure… Pas foutu de daigner m’apporter les boulons pour réparer le moteur ! Ne même pas me répondre ! Même quand j’insiste, encore et encore ! Me sortir que rentrer au port c’est pas l’important, que s’accrocher à la vie c’est pour les connards, que je le coupe dans sa contemplation de… De quoi d’abord ? Du pet sublime de « mère nature », la salope qui me pourrit la vie depuis huit jours ? Fais gaffe, mon petit pote ! Ma force à moi n’est peut-être pas sublime, mais elle peut t’en faire voir. Question de gabarit ! Tu peux te mettre en colère, j’en ai connu des vindicatifs. Seulement ils étaient manutentionnaires, pas éditeurs… Éditeur… Je savais même pas que ça existait, tiens, comme métier ! Ça sert à quoi ? A t’occuper quand t’es pas en vacances ?

Romuald : 09/08/2015

Il prend un radeau pour un bateau. Et c’est moi

Qui le ferais tomber de Charybde en Scylla ?

Il me passe son gouvernail bien trop rétif

Pour parer sous le vent les trop proches récifs

Et il m’accuse d’avoir cassé sa radio

Qui n’émettait pourtant plus un signal audio ?

C’est un forçat des mers, navigant au pétrole

Jaloux d’un vrai marin, complice avec Éole !

Loïc : 09/08/2015

Je vais le tuer. Je crois que je vais le tuer. Je comprends pas qu’on puisse être aussi con. Ce matin, le moteur ronchonnait encore. J’ai voulu aller voir en bas si tout baignait dans l’huile. J’ai demandé à l’autre, qui se prend pour un marin, de tenir la barre pour qu’on garde le cap. Cinq minutes après je sens un choc pas commun. Je remonte : plus personne aux commandes ; l’imbécile devant le poste radio défoncé, un marteau à la main. « Ça grésillait », qu’il me dit…Comme l’homme de la mer, parfois rude, reste toujours courtois, j’ai d’abord voulu comprendre pourquoi il avait lâché le volant. Et le voilà qui lance comme une évidence : « c’est plus la peine : on est bloqué sur des récifs ! » Alors là j’ai vu rouge. Des récifs, y en a pas bézef au large de la Bénaz, surtout pas sur le cap que j’avais choisi. Comment ils avaient pu pousser comme un poireau, j’ai demandé. Il m’a répondu que mon gouvernail était pas droit. Ç’a été la goutte d’eau qu’a fait déborder la tempête. J’men suis allé lui remettre les yeux en face des trous, sans anesthésie.

Loïc : 10/08/2015 (1)

C’est ça, joue au plus malin. Fais ton poète-pouet… ça aussi je sais faire. Tu vas voir…

Romuald : 10/08/2015

Ciel ! Être enfermé dans une cabine assaillie par les éléments en compagnie d’une bête féroce. Sentir la moindre de ses crispations. Redouter sa prochaine claque.

Ne lève pas les yeux, garde ta bouche close, concentre-toi sur ton carnet. Toi qui voulais écrire… Trouve un sujet. Quel sujet ? Quel sujet ? Il n’y a qu’un sujet : lui !

Comment imaginer une plus belle brute ? Profite de sa présence pour en saisir le moindre trait. Un peintre pourra en faire une toile à exposer au musée zoologique. Des siècles d’évolution pour en arriver à ça !

Une épave plus défoncée que son embarcation, un primate aux yeux bovins, aux traits grossiers, au crâne d’enclume. Comment le travail a-t-il pu à ce point dégénérer les classes laborieuses ? Une machine à claques, voilà ce que c’est ! Qu’a-t-il de bon sinon ses bras ?

Son foie peut-être… Observe-le engloutir verre sur verre son immonde huile de moteur. La sélection naturelle a doté cet être d’une résistance hors du commun à l’alcool. Confrontés si souvent à ses vapeurs, c’est un miracle que ses yeux ne soient que jaunâtres et vitreux. Les miens seraient partis dans une combustion phosphorescente et spontanée. Imbibé constamment de ce poison, c’est un prodige que son nez ne soit que rouge et boursouflé. Le mien aurait explosé comme une pustule écarlate qu’on aurait trop grattée !

C’est qu’il doit en falloir des molécules éthyliques pour combler le vide abyssal séparant les synapses du chewing-gum qui lui sert de cerveau, et qui marine sûrement dans une espèce de vin cuit de Bénaz ou du Languedoc. Quand il secoue la tête, ça fait floc, floc !

Ah ! Son verre à claqué sur la table. Que va-t-il faire ? Oh mon Dieu ! Voilà que je tremble ! Je vais exciter sa suspicion ! S’il lisait sa description ! Tiens-toi prêt, Romuald, ne le laisse pas saisir ton carnet. Mais non calme-toi ! Il ne sait peut-être pas lire. L’éducation, c’est ça qu’il m’envie ! C’est pour ça qu’il me frappe, excité d’autant plus par la peur de la mort et la haine de celui qu’il voit comme une menace pour son ego. Comment ne l’ai-je pas compris plus tôt ? Sans désir, sans haine et sans peur le monde ne serait pas ce qu’il est. Tenu à l’écart de la lumière par sa vie assommante, Loïc ne peut en être qu’un des réceptacles nécessaires.

Romuald, tu ne peux te résoudre à laisser un frère aveugle. Tu aimes ton ennemi car il est toi, car tu es lui. Par pitié, essaye de renouer le contact, relève les yeux de ton carnet. Allez !

Oh ! Lui aussi tient un journal. Que c’est beau de le voir ainsi en paix, étirant les fils de sa pensée fragile. La vie pour ce pauvre homme n’a pas été si dure en

Loïc : 10/08/2015 (2)

Ça l’a vexé quand je lui en ai mis une. Pendant toute la journée il m’a regardé du coin de l’œil, en gribouillant sur son journal. Enfin, jusqu’à ce que je le lui pique. Et ce que j’y ai trouvé, c’était pas très flatteur. Il en avait gros contre moi ! Finie, la gentillesse hypocrite. Voilà la lâcheté chafouine. T’es pas prêt d’oublier la leçon. Je t’entends encore chialer de là où je suis. Tu pendouilles dans un filet, comme la couille molle que tu es. T’as osé me prendre pour un con ? Qui c’est le plus malin ? Je les connais les gars comme toi qui prennent les embruns pour la mouille à je sais pas quelle déesse hindoue. Il a pas fait fondre ton petit cœur d’artichaut mon discours de vieux viking sur le tragique du destin ? D’un coup, ma tronche n’était plus celle d’une brute ivrogne, pas vrai ? C’était la côte de granite rose !

Pignouf ! Sortir en pleine tempête avec moi pour attraper, au choix, du poisson en cas de miracle ou l’absolu en cas de pépin… Désolé, l’illuminé, d’avoir menti sur mes plans que tu trouvais si bandant, mais je voulais que tu chopes ce que tu m’avais inspiré : la gerbe !

Loïc : 11/08/2015

La vie, quelle merde ! Tu te fais chier à prendre des risques, à aller bosser dans la tempête pour espérer joindre les deux bouts, et pour quel résultat ? La pêche foirée, l’équipier crevé, le bateau planté, et ma carcasse ramassée… par un paquebot de croisière.

Je bavais sur les plaisanciers mais maintenant que je me retrouve au milieu de cette cargaison de vieilles moules et de bigorneaux décrépis… Moi, je me plains ? Je gâche les vacances ? Je casse le rêve ? Quel rêve ? Nom de Dieu, prendre la mer sur un HLM flottant pour aller à la piscine ou cuire sur un pont, c’est ça qui vous donne l’impression de baigner dans l’huile ? Des sardines en boîte ! Voilà ce que vous êtes. Rien que des sardines en boîte ! Veuillez excuser le terne filet de maquereau imbibé de vin blanc que je suis devenu. L’albatros parisien en manque d’espace a ruiné ma vie !

Mais bordel, lui avait au moins la prétention d’être marin ! J’ai presque envie d’aller dans sa cabine, tiens ! Ça me guérirait de vos tronches. Je me sentirais peut-être pousser des ailes à moi aussi. J’arrêterais de couler dans mes abysses. Il n’y a pas de trésor enfoui sous les eaux. Seulement des innocents. Mais là-haut ! Là où planent les cancaneurs de morale plein de pitié condescendante, loin au-dessus des moqueries de la petite friture, on peut profiter de la sainte et conne gentillesse !

Le déshonneur a toutefois ses limites. Réclamer du pognon à Romuald après ce que je lui ai fait subir ? Plutôt mourir… Qui est le con déjà qui soutenait qu’un homme pouvait être détruit mais pas vaincu, quelques années seulement avant de se foutre un canon de fusil dans la gueule et de se faire exploser la pastèque ? J’ai pas de fusil, moi. Mais j’ai à portée de main un bar, pour le courage, et une piscine, pour la noyade. Partir en spectacle dans un petit bassin chloré, gâcher leurs vacances, à tous ces cons, et sa sérénité, à ce j’en-foutre, c’est bien le moins que je puisse faire !

ÉPILOGUE, PAR LOÏC BRISSAC

Je pensais avoir laissé le journal de Romuald sur mon rafiot. Il était en fait dans la doublure de mon blouson de quart. Bizarre de relire tout ça. Quels cons.

Voilà ce qui s’est passé sur le paquebot. Si le parc aquatique a Flipper le dauphin, la croisière a eu Loïc le marin. Le premier saute devant les sardines et plonge sous les applaudissements, le second a coulé devant les morues et bu la tasse sous les lazzis. J’étais soûl, je suis allé « sous l’eau »…

Romuald, lui, a consciencieusement ignoré le monde, qui l’a ignoré en retour. Les grands seigneurs ne se mélangent pas à la populace… Mais ils tendent la main à leur adversaire. Et Romuald a été grand seigneur. Il m’a tendu la main.

Est-ce qu’on s’est quitté en amis ? Je pourrais plus dire. Je suis allé à Paris pour le voir et lui rendre son journal. A Paris ! J’avais retrouvé son nom dans un bottin, à côté de l’adresse de sa maison d’édition. Mais il a fait semblant de ne pas me reconnaître. Quand j’ai insisté bêtement, ses employés m’ont « prié » de partir. J’aurais pu en faire un carpaccio de ce menu fretin. Mais tant pis. Si pour les cons, ce qui se passe en province reste en province…

Heureusement, l’histoire ne s’arrête pas là. Alors que je marchais, dépourvu, je suis tombé sur un rade presque aussi pourri que le mien au pays. Je me suis rué dans cet oasis. Et là, j’ai vu un gars avec une gueule déchirée comme un vieux bouquin, un nez plus gros que le mien et des yeux d’un jaune si irradiant, qu’à coup sûr il devait être capable de lire en pleine obscurité. Comme il semblait encore plus malheureux que le commun des Parisiens, je lui ai parlé.

Il était éditeur… A croire qu’il n’y a que ça dans le coin. En fait, à la Bénaz, t’as des pêcheurs et des touristes. À Paris, t’as des touristes et des éditeurs. Celui-là, après s’être cordialement foutu de ma gueule, a voulu que je lui envoie mon journal et celui de Romuald. Qu’un éditeur pêche un pêcheur pour éditer un livre dans lequel un pêcheur pêche un éditeur, voilà qui m’a, pour le moins, étonné. J’en suis même venu à me dire que si l’air de Paris puait autant que celui de la Bénaz, un je ne sais quoi lui donnait un charme particulier, celui d’un océan pas encore écumé.