Premier chagrin

(nouvelle)

PAR

FRANZ KAFKA

Titre original

ERST LEID

Paru dans

LE CHAMPION DE JEÛNE

(EIN HUNGERKÜNSTLER)

1924

Traduction par Alexandre Vialatte

Version PDF : ici

Un trapéziste – l’art que ces acrobates exercent dans les airs sous le dôme des grands music-halls, est, on le sait, l’un des plus difficiles auxquels l’homme puisse s’élever -, un trapéziste, poussé d’abord par la seule ambition de se perfectionner, puis par une habitude devenue tyrannique, avait organisé sa vie de telle sorte qu’il pût rester sur son trapèze nuit et jour aussi longtemps qu’il travaillait dans le même établissement. Des domestiques se relayaient pour pourvoir à tous ses besoins, qui étaient d’ailleurs très restreints ; ces gens attendaient sous le trapèze et faisaient monter ou descendre tout ce qu’il fallait à l’artiste dans des récipients fabriqués spécialement à cet effet. Cette façon de vivre n’entraînait pour l’entourage aucune véritable difficulté ; ce n’était que pendant les autres numéros du spectacle qu’elle devenait un peu gênante : on ne pouvait dissimuler que le trapéziste fût resté là-haut, et le public, bien que fort calme en général, laissait parfois errer un regard sur l’artiste. Mais la direction n’en voulait pas à cet homme, car c’était un acrobate extraordinaire qu’on n’eût jamais pu remplacer. On se plaisait à reconnaître d’ailleurs qu’il ne vivait pas ainsi par espièglerie, que c’était pour lui la seule façon de se tenir constamment en forme et de posséder toujours son métier à la perfection.

   A ces hauteurs rien de malsain ; et quand l’année se réchauffait, quand on ouvrait toutes les fenêtres de la coupole, quand le soleil et l’air frais pénétraient largement dans cet espace crépusculaire, on pouvait même dire qu’il faisait beau. Evidemment les relations humaines de l’artiste étaient réduites : un collègue qui venait le voir en montant à la corde lisse – ils s’asseyaient l’un à droite, l’autre à gauche, et conversaient en s’appuyant aux cordes -, des couvreurs qui réparaient le toit et qui échangeaient avec lui quelques paroles par la fenêtre, ou un pompier qui vérifiait le fonctionnement de l’éclairage de secours sur la plus haute des galeries et lui lançait un mot respectueux, mais difficile à comprendre. Le reste du temps, c’était le calme ; un employé s’étant égaré l’après-midi dans la salle vide lançait parfois un regard pensif vers ces hauteurs où le trapéziste, ignorant qu’on le vît, se reposait ou exécutait ses tours. Il eût donc vécu dans le calme sans les inévitables voyages de ville en ville qui lui pesaient énormément.

L’impresario faisait tout pour abréger le plus possible ses souffrances : dans les agglomérations urbaines, on employait des automobiles de course, on roulait de nuit ou de grand matin à toute allure dans les rues désertes ; mais on allait toujours trop lentement pour l’impatience de l’artiste ; dans le train on faisait réserver un compartiment tout entier où il pouvait chercher à vivre un peu comme sur son trapèze, et se coucher dans le filet ; ce trapèze, à l’étape, on l’installait longtemps avant l’arrivée de l’acrobate, toutes les portes étaient tenues grandes ouvertes et tous les couloirs dégagés, et cependant l’impresario vivait toujours l’un des plus beaux moments de sa vie quand il voyait l’artiste poser le pied sur l’échelle de corde, grimper rapide comme l’éclair et se percher enfin là-haut.

   Malgré tous les voyages qui lui avaient déjà réussi, le manager craignait les déplacements, car, quelles que fussent les conditions, ils étaient toujours épuisants pour les nerfs du trapéziste.

   Et c’est ainsi qu’un jour, comme ils voyageaient ensemble, le trapéziste en train de rêver dans le filet, l’impresario lisant dans le coin en face de lui, près de la portière, le trapéziste appela doucement l’impresario. L’impresario se mit immédiatement à ses ordres. Le trapéziste dit en se mordant les lèvres qu’il lui faudrait désormais pour ses acrobaties, au lieu de l’unique trapèze dont il avait joui jusque-là, deux trapèzes placés en face l’un de l’autre et qu’il aurait constamment sous la main. L’impresario aquiesça sans délai. Mais le trapéziste, comme pour montrer qu’en cette affaire l’appréciation de l’impresario était aussi insignifiante qu’aurait pu l’être son refus, déclara que, de ce moment, il ne travaillerait jamais, jamais à aucun prix, sur un trapèze solitaire. A l’idée que ce cas pût se présenter, quand même, il semblait frémir de terreur. L’impresario renouvela ses assurances en observant l’effet de ses mots ; il expliqua que deux trapèzes valaient en effet mieux qu’un seul, que ce nouveau système, de toute façon, était préférable au premier et qu’il varierait le spectacle.

Mais le trapéziste, soudain, fondit en larmes. Epouvanté, l’impresario sauta sur pied et demanda ce qui avait bien pu arriver ; puis, ne recevant pas de réponse, il monta sur la banquette, caressa le trapéziste et pressa son visage contre celui de l’acrobate de telle sorte que sa propre figure ruisselait des larmes de l’artiste. Après bien des questions, des flatteries et des encouragements, le trapéziste finit par dire en sanglotant : « Cette barre unique dans les mains… est-ce une vie ? »   Il fut alors plus facile à l’impresario de consoler le trapéziste ; il lui promit de télégraphier à la prochaine station pour faire installer un second trapèze ; il se reprocha d’avoir laissé si longtemps l’acrobate travailler sur un seul appareil, il le remercia et le loua grandement d’avoir enfin attiré son attention sur cette faute. Ce fut ainsi que l’impresario réussit petit à petit à apaiser le trapéziste et put revenir dans son coin. Mais il n’était pas rassuré ; douloureusement préoccupé, il abandonnait sa lecture pour observer à la dérobée son compagnon. Ces idées qui le tourmentaient, puisqu’elles lui étaient déjà venues, pourraient-elles jamais cesser complètement ? Ne reviendraient-elles pas encore plus violemment ? N’étaient-elles pas un danger de mort ? Et, de fait, au milieu du sommeil en apparence paisible qui avait succédé aux pleurs, l’impresario crut voir les premières rides commencer à se graver dans le front du trapéziste qui était lisse comme celui d’un enfant.