Epodes

par

Horace

Titre original

Iambi ou Epodon Liber

(vers 30 av. J-C)

Traduction par Lecomte de Lisles, 1873

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I. À MÆCENAS.

Tu iras, ami, sur les nefs liburniennes, au milieu des hautes citadelles marines, prêt à partager tous les périls de cæsar, ô mæcenas ! Qu’adviendra-t-il de moi, à qui la vie est chère si tu vis, et lourde si tu meurs ? Poursuivrai-je, comme tu l’ordonnes, un repos qui ne m’est doux qu’avec toi ? ou faut-il prendre part à cette guerre avec le courage qui convient aux hommes braves ? Je le ferai ; et, sur les cimes des Alpes, sur le Caucasus inhospitalier, et jusqu’au dernier confin de l’Occident, je te suivrai d’un cœur ferme. Tu demanderas comment je t’aiderai, étant faible et pacifique ? Avec toi j’aurai une crainte moins grande que celle qu’on éprouve pour les absents. L’oiseau, assidu près de ses petits sans plume, craint davantage pour eux les atteintes des serpents s’il les a quittés, bien qu’il leur soit d’aussi peu de secours étant présent. Je ferai volontiers cette guerre et toutes les autres dans l’espérance de te plaire, non pour que mes charrues soient attelées de nombreux taureaux, pour que mon troupeau paisse, avant le Signe brûlant, des pâturages Calabriens à ceux des Lucaniens, ou pour que ma blanche villa touche aux murs Circæens du haut Tusculum. Ta bienveillance m’a plus qu’enrichi. Je n’amasserai pas pour enfouir mon trésor en terre comme l’avare Chrémès, ou pour le dissiper comme un jeune débauché.

II. — ALPHIUS.

« Heureux celui qui loin des affaires, comme la race antique des hommes, laboure avec ses bœufs les champs paternels, libre de tout souci usuraire ; qui, soldat, n’est point réveillé par la trompette terrible, que la mer irritée n’épouvante pas, qui évite le Forum et le seuil superbe des puissants citoyens ! Ou il marie les hauts peupliers et les ceps adultes des vignes, ou il regarde les troupeaux mugissants errer au fond de la vallée. Il coupe, de la serpe, les rameaux inutiles et il en greffe de plus heureux ; il enferme en des amphores neuves le miel exprimé, ou il tond les faibles brebis ; ou, quand l’automne élève dans les champs sa tête ornée de doux fruits, combien il se réjouit de cueillir les poires greffées et la grappe pourprée qui te sont offertes, Priapus, et à toi, Père Silvanus, gardien des limites ! Il lui plaît de se coucher tantôt sous une antique yeuse, tantôt sur l’herbe vivace, tandis que les eaux coulent entre de hautes rives, que les oiseaux se plaignent dans les forêts et que les sources font bruire leurs ondes indécises, ce qui invite aux légers sommeils. Mais, quand la saison hivernale de Jupiter tonnant ramène les pluies et les neiges, il pousse ici et là les farouches sangliers, à l’aide de nombreux chiens, vers les filets tendus, ou il prépare sur des baguettes polies des rets rusés aux grives gourmandes, ou il prend dans un lacet le lièvre timide et la grue voyageuse, prix agréables de ses peines. Qui n’oublierait ainsi les soucis de l’amour ? Si une femme pudique veille, pour sa part, sur la maison et les chers enfants, telle qu’une Sabine, épouse brûlée au soleil d’un agile Appulien ; emplit le foyer sacré de vieux bois, pour le retour de son mari fatigué ; renfermant dans les claies tressées l’heureux troupeau, tarit les mamelles pleines ; et, tirant du tonneau un doux vin de l’année, prépare des mets non achetés ; certes les coquillages du Lucrinus me plairaient moins, et le turbot, et les sargets, et tout ce que la tempête tonnante chasse des flots d’Orient vers notre mer. Ni l’oiseau Africain, ni le francolin Ionique ne descendront dans mon ventre plus agréablement que l’olive choisie sur les plus abondants rameaux, ou l’oseille qui aime les prairies, ou les mauves salubres pour le corps malade, ou l’agneau sacrifié aux fêtes Terminales, ou le chevreau ravi au loup. Et qu’il est doux de voir, pendant le repas, les brebis rassasiées se hâtant vers la maison, et les bœufs fatigués traînant d’un cou languissant le soc renversé, et les esclaves, riche essaim né dans la maison, assis autour des Lares brillants ! »

Ayant parlé ainsi, très-empressé d’être bientôt campagnard, l’usurier Alphius fit rentrer, aux Ides, tout son argent, et chercha à le replacer aux Kalendes.

III. — À MÆCENAS.

Si jamais quelqu’un a serré d’une main impie la vieille gorge de son père, qu’il mange de l’ail plus empoisonneur que la ciguë. Ô durs intestins des moissonneurs ! Quel venin brûle dans mes entrailles ? Le sang de la vipère a-t-il été cuit avec ces herbes ? Canidia a-t-elle préparé cet horrible mets ? Quand Médéa eut admiré le chef et le plus beau des Argonautes, afin qu’il soumît les taureaux au joug encore inconnu, elle frotta lason d’ail ; et elle se vengea d’une concubine par des présents imprégnés d’ail, en fuyant sur le Serpent ailé. Jamais une telle ardeur n’est descendue des astres sur l’Apulia altérée ; jamais le don fait à Herculès ne brûla plus ardemment sur ses épaules. Si jamais, riant Mæcenas, tu en goûtais, puisse ta jeune maîtresse opposer sa main à ton baiser et reculer à l’extrémité du lit !

IV. — CONTRE VÉDIUS RUFUS.

Toute la haine que la destinée a mise entre les loups et les agneaux, je l’ai pour toi dont le flanc est noir des cordes Ibériques et dont les jambes sont meurtries par les entraves. En vain tu marches orgueilleux de ta richesse, la fortune ne change point ta race. Ne vois-tu pas, quand tu couvres la Voie Sacrée des neuf aunes de ta toge, comme la libre indignation des passants détourne la tête çà et là ? « Déchiré par le fouet des Triumvirs, lui qui a fatigué le crieur, il laboure mille arpents du fonds de Falernum, il bat du pied de ses chevaux la voie Appienne, et, noble chevalier, il s’assied sur les premiers bancs, au mépris de la loi d’Otho ! Pourquoi mener tant de lourdes nefs à proues d’airain contre les pirates et une bande d’esclaves, si celui-ci, celui-ci est tribun des soldats ! »

V. — CONTRE CANIDIA.

« Mais, par chacun des Dieux qui, du ciel, gouvernent le monde et la race humaine, que veut dire ce tumulte ? Pourquoi tous ces regards farouches dardés sur moi ? Par tes enfants, si jamais Lucina, invoquée, t’a assistée pour un enfantement véritable, par ce vain honneur de la pourpre, je te supplie ! Par Jupiter qui n’approuvera point ces choses, pourquoi me regardes-tu comme ferait une marâtre, et comme une bête féroce que le fer a blessée ? »

L’enfant, dépouillé de ses insignes, se plaignait ainsi, de ses lèvres tremblantes, montrant son jeune corps, tel qu’il eût amolli le cœur impie d’un Thrace. Canidia, entrelaçant de vipères ses cheveux épars, ordonne que le figuier sauvage arraché des sépulcres, le funèbre cyprès, l’œuf souillé du sang d’un crapaud, la plume de la strix nocturne, les herbes venues d’Iolcos et de l’Ibéria fertile en poisons, et les os arrachés de la gueule d’une chienne affamée, soient brûlés sur un feu de Colchos. Cependant, Sagana, la robe retroussée, répandait par toute la maison les eaux Avernales, et elle dressait ses cheveux hérissés, comme un hérisson de mer, ou comme un sanglier qui se rue. Veïa. qui n’a nulle conscience, en haletant de fatigue, creusait avec une lourde houe la terre où l’enfant devait être enseveli jusqu’à la mort, sauf la tête, comme un nageur suspendu sur l’eau par le menton, en face de mets deux et trois fois renouvelés ; et de sa moelle desséchée et de son foie avide on devait faire un breuvage d’amour, quand ses prunelles dardées sur la nourriture interdite se seraient éteintes. Là, ne manquait pas Folia d’Ariminum aux désirs de mâle, — l’oisive Néapolis et les villes voisines l’ont cru du moins, — qui, par ses incantations Thessaliennes, arrache du ciel les astres et la lune. Alors, de sa dent livide rongeant l’ongle jamais coupé de son pouce, que dit, ou que ne dit point la terrible Canidia ?

« Ô fidèles témoins de mes œuvres, Nuit, et toi, Diana, qui commandes le silence quand nos mystères s’accomplissent, maintenant, maintenant, venez ! maintenant tournez contre les demeures de mon ennemi votre colère et votre divinité. Tandis que les bêtes fauves se cachent dans les forêts terribles, languissantes d’un doux sommeil, que les chiens de Suburra aboient contre ce vieillard ; que tous rient de ce débauché oint d’un meilleur nard que n’en pourraient préparer mes mains. Qu’arrive-t-il ? Pourquoi ces poisons cruels de la barbare Médéa sont-ils moins puissants qu’au temps où, fuyant, elle se vengea par eux de l’orgueilleuse concubine, fille du grand Créon, et où la robe qu’ils avaient imprégnée consuma la nouvelle épouse ? Nulle herbe, aucune racine cachée en des lieux âpres ne m’a cependant échappé. Il dort, oublieux, sur le lit de toutes ses maîtresses. Ah ! ah ! il marche, délivré par l’incantation d’une plus savante magicienne ! Par des breuvages inconnus, ô Varus, tête vouée à tant de larmes, tu reviendras à moi, et ton esprit invoqué ne te sera pas rendu par les chants Marses. Je te préparerai, je te verserai un breuvage plus fort que tes dégoûts. Le ciel descendra au-dessous de la mer, et la terre s’étendra sur le ciel, avant que tu cesses de brûler de mon amour, comme ce bitume dans ces flammes noires ! »

Après ces paroles, l’enfant, non plus pour apaiser ces impies par des paroles suppliantes, mais cherchant comment il romprait le silence, cria ces imprécations Thyestéennes :

« Les poisons et les impiétés les plus horribles ne peuvent changer la destinée humaine. Je vous livre aux imprécations qui ne sont conjurées par aucune expiation. Je mourrai bientôt, puisque vous le voulez, mais mon spectre nocturne vous apparaîtra. Ombre, je déchirerai vos visages de mes ongles recourbés. C’est la vengeance des Dieux Mânes. Je viendrai m’asseoir sur vos poitrines oppressées et je chasserai par la terreur le sommeil de vos yeux. Ô Vieilles obscènes, la foule vous poursuivra çà et là à coups de pierres. Les loups, les vautours Esquiliniens se disputeront vos membres non ensevelis, et mes parents, qui me survivent, hélas ! verront ce spectacle. »

VI. — CONTRE UN POÈTE MÉDISANT.

Pourquoi tourmentes-tu les étrangers inoffensifs, chien, lâche contre les loups ? Tourne de ce côté, si tu l’oses, tes vaines menaces. Que ne me mords-tu, moi qui te mordrais à mon tour ? Car, tel que le Molosse ou le fauve Laconien, robuste ami des bergers, je poursuis, la tête haute, à travers les neiges amoncelées, quelque bête sauvage que ce soit ; mais toi, quand tu as rempli les bois de cris effrayants, tu flaires la pâture qu’on t’a jetée. Prends garde, prends garde, car je suis très-rude et prêt à frapper les mauvais de la corne, comme le gendre offensé de Lycambès, ou le terrible ennemi de Bupalus. Crois-tu que, si quelqu’un me mordait d’une dent furieuse, je pleurerais, sans me venger, comme un enfant ?

VII. — AU PEUPLE ROMAIN.

Impies, où courez-vous ? Pourquoi avez-vous en main ces épées rengainées naguère ? Trop peu de sang Latin a-t-il été versé dans les plaines et sur la mer ? Non pour que le Romain brûlât les superbes citadelles de l’envieuse Carthago, pour que le Breton, inattaqué jusque-là, descendît, enchaîné, la Voie Sacrée ; mais pour que cette Ville, selon le vœu des Parthes, pérît de sa propre main ! Telle n’a jamais été la coutume des loups et des lions entre eux. Est-ce fureur aveugle, violence irrésistible, expiation ? Répondez. — Ils se taisent, et la pâleur livide couvre leurs visages, et leur esprit est frappé de stupéfaction. La chose est telle : d’affreuses destinées contraignent les Romains. C’est l’expiation du meurtre fraternel, depuis que, fatal à ses descendants, le sang de Rémus innocent a coulé sur cette terre.

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IX. — À MÆCENAS.

Ce Cæcubium réservé pour les repas de fête, puisque Cæsar est victorieux et que cela plaît à Jupiter, quand le boirai-je avec toi, sous ta haute demeure, heureux Mæcenas, aux sons confondus de la lyre Dorienne et des flûtes Barbares ? Comme naguère, lorsque ce chef qu’on disait fils de Neptunus, ses nefs en flammes, s’enfuyait sur la mer, ayant menacé la Ville des chaînes dont il avait en ami délivré de perfides esclaves. Le soldat romain, hélas ! — temps futurs, vous le nierez ! — vendu à une femme, porte pour elle les palissades et les armes et peut servir sous des eunuques ridés ! Et, parmi les enseignes militaires, le soleil voit le honteux pavillon ! Deux mille cavaliers Galliques ont tourné bride, frémissant et criant : Cæsar ! Et les poupes des nefs ennemies, reculant vers l’Orient, se sont cachées dans le port. lo triomphe ! Où sont les chars dorés et les bœufs consacrés ? lo triomphe ! Tu n’as jamais ramené son égal, ni celui qui termina la guerre de Jugurtha, ni l’Africain qui a fondé sa tombe glorieuse sur Carthago. L’ennemi, vaincu par mer et par terre, a changé sa pourpre contre un sayon lugubre. Il gagne la noble Créta aux cent villes, avec des vents contraires, ou les Syrtes battues par le Notus, ou il est emporté au hasard sur la mer. Enfant, apporte de plus profondes coupes et des vins de Chios ou de Lesbos, ou mesure-nous le Cæcubium afin d’éviter les nausées. Il convient de dissiper par le doux Lyæus les soucis et la crainte éprouvés par Cæsar.

X. — CONTRE MÆVIUS.

La nef qui porte le fétide Mævius part sous de funèbres auspices. Auster, souviens-toi d’en battre de flots furieux l’un et l’autre flanc. Que le noir Eurus, tourmentant la mer, rompe les câbles et les avirons ! Que l’Aquilo se lève, autant que sur les hautes montagnes où il brise les chênes tremblants ! Que nul astre propice n’apparaisse dans la nuit noire là où tombe le morne Orion ! Qu’il soit emporté par une mer agitée, comme l’armée Graïenne victorieuse, quand Pallas détourna sa colère d’Ilios consumé sur la nef impie d’Ajax ! Oh ! quelle sueur inondera tes matelots ! Que ta pâleur sera livide ! Que de lamentations de femme et de prières à Jupiter qui te hait, quand le flot Ionien, en rugissant, aura fracassé ta carène ! Si, sur le rivage recourbé, tu réjouissais les oiseaux de mer de la grasse proie de ton corps, je sacrifierais un bouc lascif et une brebis aux Tempêtes !

XI. — À PETTIUS.

Pettius, il ne me plaît plus, comme auparavant, d’écrire des vers, frappé que je suis d’un profond amour, de cet amour qui me fait brûler entre tous pour les adolescents et les jeunes filles. Voici que Décembre a trois fois dépouillé les forêts de leur honneur depuis que je n’aime plus Inachia avec fureur. Hélas ! combien, honteux maintenant d’un tel mal, j’ai été la fable de toute la Ville ! Combien je rougis de ces repas où ma langueur et mon silence et les soupirs sortis du fond de ma poitrine trahissaient mon amour ! « Se peut-il que le cœur sincère du pauvre ne l’emporte point sur le désir du gain ! » Je gémissais ainsi en pleurant près de toi, quand le Dieu sans pudeur qui m’échauffait révélait mon secret dans la chaleur de l’ivresse, « Ah ! si une libre colère pouvait brûler dans mon cœur et jeter aux vents ces vaines plaintes qui ne calment en rien mon mal, je n’aurais plus honte de cesser le combat contre des rivaux indignes ! » Ayant ainsi parlé, austère, et m’en applaudissant, et comme tu me conseillais de retourner dans ma demeure, j’étais ramené par mes pieds incertains vers cette porte non amie, hélas ! et ce seuil si dur où j’avais rompu mes reins et mes flancs. Maintenant, je suis possédé par l’amour de Lyciscus qui se vante de l’emporter en mollesse sur les femmes ; et ni les libres conseils de mes amis, ni les amers dédains ne peuvent m’en détacher ; rien, si ce n’est un autre amour pour une blanche jeune fille ou pour un adolescent arrondi qui renoue sa longue chevelure.

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XIII. — À MES AMIS.

Une horrible tempête étreint le ciel, et Jupiter tombe en pluies et en neiges. Voici que la mer et les forêts retentissent sous l’Aquilo de Thrace. Amis, saisissons l’occasion dès ce jour, et, pendant que nous le pouvons, que nos genoux sont fermes, chassons de notre front la soucieuse vieillesse. Toi, tire le vin pressé à ma naissance sous Torquatus consul. Ne parle plus du reste. Un Dieu peut-être, par un retour bienveillant, rétablira les choses. Maintenant il me plaît de m’inonder de nard Achæménien et de guérir par la lyre Cyllénienne les amers soucis de mon cœur, ainsi que le noble Centaure le disait à sonnourrisson héroïque : « Enfant invincible et né mortel de la Déesse Thétis ! elle t’attend, la terre d’Assaracus que sillonnent les froids courants du petit Scamandrus et le tortueux Simoïs. Mais les Parques ont coupé ton retour sur leur infaillible trame, et ta mère cæruléenne ne te ramènera point dans ta demeure ; mais que les maux de la sombre tristesse soient calmés par les douces consolations du vin et du chant. »

XIV. — À MÆCENAS.

Pourquoi une molle indolence a répandu l’oubli dans tous mes sens, comme si j’avais bu, d’une gorge altérée, les coupes du sommeil Léthæen, tu me tues en me le demandant, cher Mæcenas. Un Dieu, un Dieu me défend d’amener à terme les Iambes commencés, ce chant autrefois promis. Cest ainsi, dit-on, que le Téien Anacréon fut enflammé par le Samien Bathyllus, et qu’il pleura son amour sur la lyre creuse en mètres non travaillés. Toi-même, malheureux, tu brûles ; mais ce ne fut point un feu plus beau qui consuma Ilios. Réjouis-toi de ton sort. Moi, c’est une affranchie, et qui ne se contente pas d’un seul amant, c’est Phryné qui me consume.

XV. — À NÉÆRA.

Il était nuit, et la lune resplendissait au ciel pur, au milieu des astres inférieurs, quand tu me jurais, devant bientôt outrager la majesté des grands Dieux, et par mes propres paroles, et me serrant de tes bras flexibles plus étroitement que le chêne n’est étreint par le lierre : « Tant que le loup sera redoutable au troupeau, tant qu’Orion, fatal aux matelots, troublera la mer hivernale, tant qu’un souffle agitera les cheveux flottants d’Apollo, notre mutuel amour durera. » Ô Néæra ! combien tu gémiras de mon courage ! car, s’il y a quelque chose d’un homme dans Flaccus, il ne souff’rira pas que tu donnes toutes tes nuits à un plus aimé, et il cherchera, irrité, un amour égal au sien ; et ma fermeté ne cédera point à ta beauté odieuse, même si tu en ressentais une douleur sincère. Et toi, qui que tu sois, et qui, plus heureux, marches aujourd’hui triomphant de mon mal, quand tu serais riche de nombreux troupeaux et de grands domaines, quand le Pactolus ne coulerait que pour toi, quand les secrets de Pythagoras rendu à la vie te seraient révélés, quand tu vaincrais Nireus en beauté, hélas ! tu pleureras aussi cet amour livré à un autre, et j’en rirai à mon tour !

XVI. — AU PEUPLE ROMAIN.

Voici qu’une autre génération est dévorée par les guerres civiles, et Roma elle-même croule sous ses propres efforts. Elle, que n’avaient pu détruire ni les Marses ses voisins, ni la puissance Étrusque du menaçant Porsenna, ni la force rivale de Capua, ni le terrible Spartacus, ni l’Allobrox infidèle et changeant, ni la jeunesse aux yeux bleus de la farouche Germania, ni Hannibal en horreur à nos pères, c’est nous, génération impie, au sang maudit, qui la détruisons, et les bêtes sauvages posséderont de nouveau cette terre ! Hélas ! le Barbare victorieux foulera nos cendres, et la Ville retentira du pied de ses chevaux, et, dans son insolence, il dispersera aux vents et au soleil les os de Quirinus ! Peut-être, tous, ou du moins les meilleurs, cherchez-vous à échapper à ces maux funestes ? Il n’est point de résolution préférable à celle des Phocæens fuyant leur ville maudite, leurs champs et leurs Lares , et leurs temples abandonnés aux sangliers et aux loups rapaces. Il faut aller là où nos pieds nous porteront, là où nous appellera le Notus ou l’Africain impétueux. Cela vous plaît-il ainsi, ou quelqu’un a-t-il mieux à conseiller ? Ne tardons pas à monter sur nos nefs, sous d’heureux auspices. Mais jurons que nous ne pourrons revenir que lorsque les rochers flotteront, détachés du fond des flots. Que nos voiles soient tournées vers nos demeures, quand le Padus lavera les sommets du Matinum, quand le haut Appenninus plongera sous la mer, quand un amour prodigieux accouplera par un désir monstrueux les tigres et les biches et prostituera la colombe au milan, quand les troupeaux crédules ne craindront plus les lions farouches, et quand le bouc sans poils aimera les flots amers ! Après ces paroles et celles qui pourront interdire un heureux retour, que toute la cité maudite parte, du moins la meilleure portion d’un troupeau indocile, et que le reste, lâche et désespéré, languisse en des foyers déshonorés ! Vous, en qui est la vertu, dédaignez les lamentations efféminées et volez loin des rivages Étrusques. L’Océanus qui entoure le monde nous attend. Cherchons les campagnes, les heureuses campagnes, et les îles fortunées où la terre non labourée produit Cérès chaque année, où fleurit la vigne non émondée, où le bourgeon germe et ne trompe jamais, où la figue brune orne le figuier, où le miel coule du chêne creux, où la source transparente bondit dans son cours murmurant. Là, les chèvres viennent d’elles-mêmes pour qu’on les traie, et les brebis dociles apportent leurs pleines mamelles ; la contagion n’y attaque point les troupeaux, et nul astre brûlant ne les consume ; l’ours n’y gronde point le soir autour des bergeries, et la vipère qui se dresse n’y soulève pas la terre. Que de choses nous admirerons, heureux ! Jamais l’humide Eurus ne creuse le sol de ses pluies ; les grasses semences ne sont point brûlées dans les sillons desséchés, tant le roi des Dieux y tempère l’une et l’autre saison. La nef Argo n’approcha point de ce lieu à l’aide de l’aviron ; jamais l’impudique Colchidienne n’y posa le pied ; les matelots Sidoniens n’y tournèrent point leurs antennes, ni les patients compagnons d’Ulyssès. Jupiter a réservé ces rivages aux races pieuses, quand il souilla d’airain l’âge d’or. Après l’airain il fit les siècles de fer auxquels, selon ma prophétie, les hommes pieux échapperont par une fuite heureuse.

XVII. — À CANIDIA.

Voici que je cède à ta science toute-puissante. Je te prie, suppliant, par le royaume de Proserpina, par la majesté terrible de Diana, par ces livres d’incantations qui arrachent les astres du ciel, Canidia, épargne-moi enfin tes paroles sacrées, et retourne, retourne en sens contraire le rapide fuseau ! Téléphus apaisa le petit-fils de Néreus contre qui il avait fièrement rangé les bataillons des Mysiens et dardé ses flèches aiguës. Les mères Iliennes parfumèrent l’homicide Hector voué aux oiseaux carnassiers et aux chiens, après qu’ayant quitté les murailles, ce roi fut tombé aux pieds de l’inexorable Achillès. Les rameurs du patient Ulyssès se dépouillèrent, Circé le voulant, des rudes peaux couvertes de soies, et retrouvèrent l’esprit et la voix et le visage accoutumés. Tu m’as assez et trop châtié, toi qui es aimée des matelots et des marchands. Ma jeunesse a fui, et les belles couleurs se sont effacées de la peau livide de mes os desséchés. Mes cheveux ont blanchi par tes parfums ; il n’y a plus de trêve à mon mal ; la nuit chasse le jour, et le jour la nuit, et rien ne peut apaiser le souffle de ma poitrine. Donc, je suis vaincu au point de croire, malheureux, ce que j’ai nié, que les incantations Sabines déchirent le cœur et que les cris lugubres des Marses brisent la tête. Que veux-tu de plus ? Ô mer ! ô terre ! Je brûle plus encore que Herculès imprégné du sang noir de Nessus, et que la violente flamme Sicanienne qui bouillonne dans l’Ætna ! Et toi, jusqu’à ce que je sois emporté, cendre aride, par les vents injurieux, tu chauffes sur ton foyer les poisons de Colchos ! Quelle fin ou quelle rémission m’attend ? Parle. J’accomplirai fidèlement tes ordres, je suis prêt à expier, soit que tu demandes cent taureaux, soit que tu veuilles être célébrée par ma lyre menteuse. Ô pudique, ô vertueuse, tu t’avanceras, astre d’or, parmi les étoiles ! Castor, et le frère du grand Castor, irrités de l’outrage fait à Héléna, touchés par la prière, rendirent au poëte la lumière qu’ils lui avaient ravie. Et toi, puisque tu le peux, délivre-moi de la démence. Oh ! non, tu n’es point née de parents infâmes ; tu ne vas pas, vieille prudente, dans les sépulcres des pauvres, disperser leurs cendres le neuvième jour : ton cœur est excellent, tes mains sont pures, Pactuméius est ton fils, et la matrone lave les linges rougis de ton sang, toutes les fois que, courageuse accouchée, tu sautes du lit !

Pourquoi te répandre en prières pour des oreilles fermées ? Les rochers que Neptunus heurte en hiver de ses flots soulevés ne sont pas plus sourds pour les matelots nus. Te serais-tu donc impunément raillé des mystères dévoilés de Cotytto et du libre Désir ! Pontife du magique Esquilinas, tu aurais impunément rempli la ville de mon nom ! Que me servirait d’avoir enrichi les vieilles Péligniennes pour apprendre à mêler un poison plus rapide ? Une mort trop lente selon tes vœux t’est réservée, et tu traîneras une vie misérable, afin de subir toujours de nouvelles douleurs ! L’infidèle père de Pélops, Tantalus, affamé de mets qui le fuient, désire le repos ; Prométheus le désire, enchaîné à l’aigle ; Sisyphus veut reposer son rocher au sommet du mont ; mais les lois de Jupiter le défendent. Tantôt tu voudras sauter du haut d’une tour, et tantôt percer ta poitrine d’une épée Norique, ou serrer ta gorge d’un lien, dans ton désespoir insupportable ; mais en vain. Je chevaucherai sur tes épaules, et la terre cédera à mon orgueil. Moi qui anime des images de cire, comme tu le sais par ta curiosité, qui peux arracher la lune du ciel par mes cris, qui peux réveiller les morts en cendre et préparer les coupes du Désir, je pleurerais la ruine de mon art qui ne pourrait rien contre toi !

APPENDICE

ODE VIII.

Rogare longo putidam te sæculo,

Vires quid enervet meas ?

Cum sit tibi dens ater, et rugis vetus

Frontem senectus exaret,

Hietque turpis inter aridas nates

Podex, velut crudæ bovis.

Sed incitat me pectus, et mammæ putres,

Equina quales ubera,

Venterque mollis, et femur tumentibus

Exile suris additum.

Esto beata ; funus atque imagines

Ducant triumphales tuum,

Nec sit marita, quæ rotundioribus

Onusta baccis ambulet.

Quid, quod libelli Stoïci inter sericos

Jacere pulvillos amant ?

Illiterati num minus nervi rigent,

Magisve languet fascinum ?

Quod ut superbo povoces ab inguine,

Ore allaborandum est tibi.

ODE XII


Quid tibi vis, mulier nigris dignissima barris ?
          Munera quid mihi, quidve tabellas
Mittis, nec firmo juveni, neque naris obesæ ?
          Namque sagacius unus odoror,
Polypus, an gravis hirsutis cubet hircus in alis,
          Quam canis acer, ubi lateat sus.
Qui sudor vietis, et quam malus undique membris
          Crescit odor, cum pene soluto
Indomitam properat rabiem sedare, neque illi
          Jam manet humida creta, colorque
Stercore fucatus crocodili ; jamque subando
          Tenta cubilia tectaque rumpit ;
Vel mea cum saevis agitat fastidia verbis :
          « Inachia langues minus ac me ;
Inachiam ter nocte potes, mihi semper ad unum
          Mollis opus ! Pereat male quæ te
Lesbia quærenti taurum monstravit inertem !
          Cum mihi Cous adesset Amyntas,
Cujus in indomito constantior inguine nervus,
          Quam nova collibus arbor inhæret.
Muricibus Tyriis iteratæ vellera lanæ,
          Cui properabantur ? tibi nempe,
Ne foret æquales inter conviva, magis quem
          Diligeret mulier sua, quam te.
O ego non felix, quam tu fugis, ut pavet acres
Agna lupos capreæque leones ! »

1 Les odes VIII et XII ne peuvent être traduites ; nous en donnons le texte dans l’appendice

2 Les odes VIII et XII ne peuvent être traduites ; nous en donnons le texte dans l’appendice